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Joan Delaunay

samedi 23 janvier 2021

L'Arbre de Feu - Livre I

Chapitre 20 - Dans le Sang

La mer égarée,

En rêves et souvenirs,

Sous les paupières.

 

— Poème erroubéen, date inconnue

Bourier 1151, cercle de Pzerion

L’Impératrice leur avait accordé une journée supplémentaire dans les quartiers des visiteurs du palais, mais on avait réquisitionné une maison vide pour le reste de leur séjour. Le logement, qui comportait un étage où ils s’étaient réparti les chambres, se situait sur l’île principale du cercle, dans un quartier vivant. Les nouveaux occupants s’étaient entassés dans le salon, qui n’avait clairement pas été conçu pour accueillir plus de cinq personnes, quand la porte d’entrée s’ouvrit. La lumière extérieure s’engouffra dans la brèche, en même temps que la Sorcière qui leur rendait visite.

— Bonne nouvelle : j’ai réussi à obtenir une faveur, entonna Javeet.

Le peu d’enthousiasme qu’il rencontra l’incita à prendre place sur le canapé, à côté de Nara. Cette dernière constata avec morosité que les autres ne semblaient pas prêter d’intérêt à ce qu’il pourrait leur annoncer. Le nez de Luan ne dépassait pas du livre d’astralisme qu’elle avait déniché la veille, et qu’elle cherchait à terminer au plus tôt dans l’espoir de pouvoir interroger des Sorcières locales sur cette spécialité. Arlam et Esra calculaient ensemble les vivres dont ils auraient besoin pour le voyage de retour, et l’argent dont ils disposaient après conversion avec la monnaie du Bois Refuge. Quant à Lucanos, elle avait quitté les lieux une heure plus tôt, lassée de faire les cent pas dans un espace si restreint. Seul Talleck paraissait attentif aux paroles de l’espion : il s’éclaircit la gorge un peu bruyamment. Les autres se tournèrent enfin vers Javeet, qui, à l’évidence, les avait attendus, un éternel sourire sardonique coincé entre ses joues.

— Deux faveurs, en fait, ajouta-t-il.

— On t’écoute, répondit l’Aïckoise.

— J’ai trouvé un empathiste pour votre voyage de retour. Mais je vous préviens : le trajet qu’il propose est un peu atypique. Il ne passe pas par Itera, car il récupère spécifiquement les Sorcières qui sont coincées sur la partie humaine de l’île.

— Ce n’est peut-être pas plus mal, argumenta Arlam. Ça nous fera gagner plusieurs jours. En nous restreignant aux zones les moins peuplées, nous pourrons éviter les problèmes rencontrés lors de notre premier passage. Il nous faudrait une carte plus récente que celle que nous avons utilisée jusque-là.

Nara s’attendait à une série de remarques inquiètes, mais chacun acquiesça en silence. Elle-même n’aurait pas eu l’énergie de protester ; toutefois, elle trouvait préférable de rentrer au plus vite au Bois Refuge, loin des remous politiques du grand cercle, loin de la guerre saisonnière d’Itera. Auprès de sa Reine et de sa mère.

Luan paraissait déçue de ne pas retourner auprès de ses propres parents, mais eux-mêmes avaient insisté pour que leur fille ne revienne pas sur le lieu des futures batailles.

— Bien, poursuivit Javeet. C’est réglé, alors.

— Et la deuxième faveur ? rappela Esra.

Le rictus de l’espion s’adoucit.

— Nara, sincèrement, je ne comprends pas, mais bon… l’Arbre de Feu, hein ?

La tournure que prenait la conversation la surprit : elle n’en avait pas discuté plus en profondeur avec Javeet. Elle avait même cru qu’il avait volontairement ignoré ce sujet, trop irrationnel pour lui.

— Bref, je me suis dit que ça t’intéresserait peut-être de consulter la bibliothèque impériale.

— C’est-à-dire ?

— La collection privée des Impératrices, conservée et enrichie depuis des siècles. Et dont, bien sûr, l’accès est restreint. J’ai fait une demande d’autorisation pour vous, et elle a été acceptée. Je n’ai pas eu à insister longtemps, d’ailleurs, c’était presque drôle.

Nara ignorait si Jahanna l’avait informé de la teneur de leur conversation astrale, mais il ne paraissait pas troublé par son empressement à lui fournir des pistes pour l’Arbre de Feu. Autour d’elle, les autres semblaient emballés à l’idée de pénétrer dans un lieu aussi privé, que ce soit par amour de la lecture, intérêt pour des recherches, ou par simple curiosité. L’élémentaliste ne savait pas tout à fait comment réagir, mais cette attention incongrue de la part de l’espion la toucha.

— Javeet, vraiment c’est…

— Ne me remercie pas tout de suite. Il faut encore que tu trouves ce que tu cherches.

Le sourire de Nara tremblota au coin de ses lèvres, puis s’évanouit quand il ajouta, presque pour lui-même :

— Et rien ne dit que ce que tu y trouveras te plaira.

***

Bien que bâtie sur l’île des quartiers officiels, la bibliothèque impériale avait été déplacée hors du palais trois siècles auparavant, quand il avait été difficile de faire contenir la collection grandissante des œuvres dans son enceinte. Javeet leur expliqua que cette période avait coïncidé avec une ère architecturale très sobre, et n’avait jamais connu d’embellissement à ce jour : les colonnes de marbre gris restaient la seule fioriture présente sur sa devanture de pierre et de bois. Voilà qui décevait un peu Nara, qui s’était attendue à quelque chose de plus impressionnant.

— Je vais te filer un coup de main, lui annonça Luan lorsqu’ils y pénétrèrent.

— Tu ne voulais pas plutôt chercher des informations sur l’astralisme ? s’enquit son cousin.

— Pas vraiment. Même si la théorie est intéressante, elle ne me sert à rien tant que je n’aurai pas quelqu’un qui pourra me l’enseigner. D’ici là, autant aider Nara avec les bouquins sur la Source.

— Je crains que vous ne risquiez d’en avoir plus besoin que ce que vous pensiez, geignit Arlam.

Nara comprit aussitôt ses propos. Alors que l’extérieur de la bâtisse ne possédait pas la prestance qu’elle avait imaginée, son contenu lui arracha le souffle. Même si elle n’avait jamais été aussi friande de lecture que son frère, ou qu’Arlam, elle apprécia les étagères qui débordaient de volumes, où bataillaient textures et formats. Le toit se composait en partie de vitraux qui filtraient la lumière, de sorte à protéger le papier vieillissant tout en permettant de s’y retrouver en plein jour sans user de lanternes ni de nyctalopie. Sur plusieurs niveaux, apparemment organisés par thématiques, un millénaire de savoir attendait qu’on le consulte.

— Dis-moi qu’ils ont un registre, Javeet, murmura Nara face à cette montagne de papier.

— Évidemment. Par contre, il y a deux problèmes.

— Des problèmes, pour changer…, rétorqua Luan.

— Le premier, c’est que le fameux registre n’est pas forcément à jour. Il y a eu des périodes durant lesquelles les bibliothécaires n’ont pas fait preuve de beaucoup de zèle, car les lieux étaient presque à l’abandon. Et bien sûr, le déplacement des œuvres signifie que certaines ont été perdues dans le processus.

— Bien sûr, répondit Nara.

Elles se regardèrent une seconde, clairement excédées. Le seul outil qui aurait pu leur simplifier la tâche risquait de ne se montrer au final d’aucune utilité. Javeet les conduisit toutefois à l’armoire qui en contenait la version la plus récente. Nara se demanda un bref instant si l’Impératrice n’avait finalement pas fait preuve d’un léger sadisme en l’invitant à consulter la bibliothèque.

— Et le second problème ? relança-t-elle.

— Il y a pas mal de livres en pressican moyen. Ce qui reste encore assez lisible. Et puis, il y a ceux en pressican ancien.

La belliciste lâcha un petit rire dépité, cette fois-ci.

— Et je suppose que personne ici ne parle le pressican ancien ? soupira Talleck.

— Si, lança Nara, comme une évidence. Esra.

À peine caché par ses lunettes, le visage de l’alchimiste vira aussi rouge que sa chevelure.

— Pour être exact, balbutia-t-il, je le lis plutôt que je ne le parle.

— Comment ça se fait ? interrogea Luan. Je veux dire, Arlam a passé des années le nez dans ses livres et il serait incapable de déchiffrer une seule page.

L’illusionniste ne parut pas s’offusquer de ce constat et appuya la question de sa cousine d’un petit mouvement de tête. Esra croisa très brièvement le regard de sa sœur et répondit :

— Arlam, je suppose que tu as utilisé des sources récentes pour tes recherches. Pour les miennes, j’ai dû recouper des travaux plus hétéroclites…

Il n’évoquait que rarement sa quête pour trouver un remède à l’acide, par gêne plus qu’autre chose. Pourtant, elle lui avait effectivement donné l’occasion de se pencher sur des manuscrits à l’âge variable. Il avait recopié certains parchemins, si anciens qu’on ne l’avait pas autorisé à les emporter, tant à cause de leur rareté que de leur fragilité.

— Je vous signale que Lucanos le lit très bien, elle aussi, enchaîna-t-il. On l’étudie encore dans les Marais.

— Sauf que Lucanos n’est pas là, rétorqua Luan. De toute façon, je ne suis pas sûr que ça aurait été une bonne idée d’amener une arcaniste dans une bibliothèque.

Nara esquissa une moue un peu effrayée en songeant aux effets que pourrait avoir l’impatience de Lucanos dans un tel endroit.

— Donc si je veux chercher quelque chose, reprit-elle, je dois aussi le chercher en vieux pressican.

— Ancien pressican, corrigea Arlam.

Le regard qu’elle lui rendit l’incita à abandonner son ton professoral et à se cacher derrière la haute stature de Talleck.

— Il faut tenir compte des différents noms, par ailleurs.

— Arbre de Feu, Ignescence, Source, Feu Sacré… Normalement, il n’y a pas de raison pour qu’on en ait utilisé d’autres, je me trompe ?

— Non, ce sont les seuls qui ont perduré justement, car ce sont ceux dont on a conservé une trace écrite, répondit son frère en griffonnant les équivalences en ancien pressican.

Sa sœur lui arracha le papier des mains et fonça sur les épais volumes qui constituaient le registre. Esra fournit également la retranscription à Luan, Arlam et Talleck, qui se mirent plutôt à la recherche de la section dédiée aux ouvrages religieux.

— Je suis désolé, il faut vraiment que je…

— Tu veux trouver des textes par rapport à l’acide ? demanda Nara, sans lever les yeux de l’interminable liste de titres.

Il demeura silencieux un instant, aussi sourit-elle avant de répondre :

— S’il y a une piste, ce sera ici, je pense. Vas-y, j’ai déjà trois têtes supplémentaires pour m’aider.

Il lui étreignit l’épaule en remerciement et s’éloigna vers les traités d’alchimie.

L’Aïckoise s’installa plus confortablement pour examiner le registre. Elle s’arrêtait parfois pour vérifier des références, noter les titres qui lui semblaient prometteurs. Au terme d’une éternité de lecture, elle abandonna enfin le recueil pour s’élancer à travers les étagères. Elle n’y découvrit que la frustration de ne trouver aucun des tomes qu’elle avait listés. Mais comme l’avait signalé Javeet, certains avaient été égarés dans leur déplacement, et d’autres n’avaient jamais été compilés. Elle devrait s’atteler à la tâche colossale qu’elle avait voulu éviter : chercher directement à travers les trois étages circulaires de la bibliothèque. Dans un profond soupir, elle entama le procédé sous un soleil au zénith.

Bientôt, Nara ne nécessita plus le morceau de papier pour faire ses recherches, ses uniques connaissances en ancien pressican désormais gravées dans sa mémoire. Selon ses besoins, elle s’accroupissait ou s’élevait à l’aide d’une échelle, l’entraînant dans son sillage. Les minutes se transformèrent en heures. Les mots devinrent des flots de lettres qui échappaient à sa compréhension, défilaient trop vite pour qu’elle puisse en tirer du sens. Elle savait toutefois qu’à aucun moment, elle ne rencontrait ceux qui l’intéressaient vraiment.

Après plusieurs heures, Luan et Talleck revinrent vers elle, les mains vides. Arlam persista un peu plus longtemps, mais affirma à son tour n’avoir rien trouvé de concluant.

Nara poursuivit, seule.

Elle fit défiler les dos de cuir sous ses doigts, tira certains titres pour les examiner davantage, lut une myriade de quatrièmes de couvertures, repassa sur certaines sections que les autres avaient déjà fouillées.

Quand la nuit s’apprêtait à tomber, ils la retrouvèrent prostrée au bout d’une allée, les livres qui avaient retenu son attention ouverts en corolle autour d’elle. Une fleur de déception.

Aucun ouvrage de la bibliothèque ne portait sur l’Arbre de Feu.

***

Quand vint le matin de leur départ, ils abandonnèrent leur maison d’emprunt pour rejoindre l’empathiste et la tortue qui les mèneraient à Itera. Selon leur plan de voyage, ils atteindraient le Bois Refuge dans trois semaines. Ils firent ainsi leurs adieux au grand cercle, et à Javeet par la même occasion.

Nara avait passé ces dernières journées à la bibliothèque, accompagnée de Talleck, Luan et Arlam la première fois, de Lucanos la suivante, et seule, pour finir. Ni la patience ni la frénésie ne lui avaient permis de trouver quoi que ce soit. Et désormais, elle devait repartir ; son devoir reposait auprès de sa mère et de son peuple.

Avec un arrière-goût de dépit, l’Aïckoise ignorait ce qu’elle aurait préféré entre poursuivre son périple, ses sauts de puce qui se multipliaient sans cesse, et rester à Pzerion, prendre son temps, s’arrêter enfin.

Elle ne gardait qu’une seule certitude : il n’y avait rien ici pour elle.

***

Le chant des vagues réveilla Nara. Leur litanie s’écrasait contre la carapace de la tortue. La berceuse maritime avait fait son œuvre sur les Sorcières, avant de décider de réveiller l’Aïckoise. Cette dernière se frotta les yeux et claqua de la langue d’un air agacé en songeant à son sommeil chaque jour plus léger ; puis, ses pupilles s’élevèrent en direction de la voûte céleste et elle accepta enfin de se lever.

Dans l’obscurité du ciel, un fin croissant de lune émettait une lumière radiante, distillée par quelques nuages cotonneux. Les étoiles, comme jetées par poignées dans cette mer d’encre, illuminaient le paysage ; elles faisaient luire avec douceur les écailles de la tortue, qui semblaient alors d’un beau bleu, si différent du vert brunâtre qui les caractérisait en plein jour. Une légère brise caressa le visage de la Sorcière, emmêla des mèches de cheveux écarlates, défroissa ses paupières. L’ensemble conférait à la scène un air de rêverie, si bien que l’élémentaliste dut s’assurer qu’elle était bien éveillée. Elle étira ses membres et le craquement qu’émirent ses épaules finit de la convaincre.

Avec prudence, Nara s’éloigna de ses consœurs. Elle prit soin de ne pas réveiller Luan, endormie contre elle, au sommeil également agité : ses yeux cernés par la fatigue se dissimulaient sous deux sourcils blonds, froncés dans une expression tourmentée. L’élémentaliste reconnaissait là le visage d’une jeune fille angoissée, envahie par un sentiment d’abandon. Esra lui avait plusieurs fois raconté à quel point le sommeil de sa cadette s’était trouvé perturbé après l’attaque du cercle, durant leur adolescence, mais il avait mis cela sur le compte de la blessure à l’acide.

Nara s’extirpa de la selle et s’aventura un peu plus loin sur la carapace. Ses pieds nus manquèrent de glisser en raison de l’humidité, mais elle retrouva l’équilibre et poursuivit son chemin jusqu’au cou de la créature. L’empathiste chargé de la guider durant la nuit somnolait, calé sur son siège. Nara demeura à une distance raisonnable et s’assit enfin, face à la mer. La quiétude la gagna tandis qu’elle lâchait un soupir d’aise : la fraîcheur ambiante et la fine pellicule humide contre sa peau auraient dû la faire frissonner, mais il n’en fut rien. Elle ressentait l’ivresse de n’avoir aucune raison de s’inquiéter : pas d’ennemi, pas de quête insensée, pas de politique vénéneuse. De l’eau, à perte de vue ; parfait pour une Aïckoise.

— Je peux… ?

La Sorcière aurait dû sursauter tant la discrétion de Talleck l’avait prise au dépourvu, mais envahie de sérénité, elle adressa simplement à l’Homme un sourire, accompagné d’un acquiescement.

— C’est magnifique, murmura l’ancien garde en plissant les yeux.

— Oui.

— Dire que si je n’avais pas décidé de partir de Froidelune, je n’aurais jamais voyagé à dos de tortue…

— La vie est faite de choix étranges. J’aurais pu rester à Aïcko et laisser mes consœurs à leur triste sort. Je n’aurais jamais rencontré Arlam, Luan, Lucanos… ni toi, non plus.

Nouveau sourire, qui se brisa aussi vite qu’il était apparu.

— Et Mezina serait toujours vivante.

La voix enrouée de Nara ne pouvait transmettre l’entièreté de ce qu’elle éprouvait en songeant au chemin parcouru depuis son départ. Beaucoup trop de choses s’entrechoquaient en elle, bataillaient pour décider quel sentiment sortirait vainqueur et l’engloutirait enfin. Mais tout revenait sans cesse à cela.

Mezina était morte, et c’était par sa faute.

— J’aimerais… j’aimerais te montrer quelque chose. Je suis pas sûr, mais…

Le ton sérieux de l’Homme la ramena à la réalité. Talleck ouvrit son manteau, d’où s’échappa un frisson, puis en sortit un petit volume à la couverture de cuir usée. Nara tâcha de décrypter le titre, à moitié effacé par le temps, sans succès : elle reconnaissait les lettres, devinait le mot « Sorcières », mais il s’agissait de pressican ancien.

— C’est le livre qu’Esra et toi avez trouvé à la bibliothèque impériale, c’est ça ?

— Oui. L’Impératrice nous a autorisés à le prendre car elle en a une copie en meilleur état.

— Et vous travaillez dessus depuis, c’est ça ?

— Oui. Enfin, on ne peut pas vraiment dire que je fasse grand-chose, j’aide surtout Esra à organiser ses notes.

Il sortit un petit paquet de feuilles, sur lesquelles l’Aïckoise reconnut les griffonnages de son frère. Elle songea à sa mine catastrophée si ce précieux travail se perdait dans les vents marins.

— Rassure-moi, Esra ne compte pas le retranscrire en entier, si ?

— Non ! rit Talleck. Il écrit juste les idées principales qui transparaissent de partie en partie. En fait, ma contribution consiste surtout à le canaliser.

Son sourire s’évanouit peu à peu.

— Le livre parle de l’histoire antique des Sorcières, les premières décennies après que vous ayez reçu la magie. Ou premiers siècles, Esra attend de voir ce qu’il en est.

Il lui tendit l’ouvrage et les feuilles. Nara caressa le dos abîmé du bout des doigts, intriguée et inquiète. Tant d’histoire perdue, tant de choses qu’elles ignoraient et de questions qu’elle ne s’était jamais posées. Elle s’empara de la première page de notes, qui lui parut faite de plomb. Elle s’éclaircit la gorge et entama la lecture à mi-voix :

— « Hommes et Sorcières sont décrits aujourd’hui comme deux peuples. Mais il y a pourtant eu une période durant laquelle ces deux ethnies n’en formaient qu’une. Ces propos peuvent sembler provocateurs pour l’époque (le cinquième siècle ?). »

La nervosité se dessina sur les joues pâles de l’Aïckoise, surtout à la vue des ratures autour de la date estimée du manuscrit. Elle fronça les sourcils et secoua la tête :

— C’est totalement admis, ça, maintenant ! Pas de quoi chatouiller un lézard !

— Tu devrais continuer.

Peu convaincue, elle poursuivit malgré tout :

— « La tradition sorcière mentionne l’Arbre de Feu et l’arrivée de la magie en ce monde comme l’histoire d’individus élus, comme si leur dieu avait eu une préférence. Les origines de la magie demeurent empreintes de mystère, mais ce n’est pas le sujet de cet ouvrage.

« On prétend également que les Sorcières ont été persécutées et chassées par les Hommes par jalousie. La réalité serait bien différente d’après les travaux des auteurs (Hommes et Sorcières, peut-être ?). Ils détaillent et cherchent à analyser le déroulement et l’évolution de la période qui a suivi l’arrivée de la magie, jusqu’à la fondation des cercles. »

L’Aïckoise s’interrompit un instant. Elle n’aimait pas lire ces mots sous la plume de son aîné, si attaché à la connaissance et au doute, dont il parlait comme s’agissant de deux facettes d’une même pièce. S’il écrivait de telles choses, cela signifiait qu’il avait soupesé chacune des informations, les avait recoupées avec ses précédentes lectures sur le sujet. Elle déglutit difficilement, tourna la page, et continua :

— « Les Sorcières sont restées dans le Royaume humain de nombreuses années. Mais plutôt qu’une cohabitation, elles ont renversé le pouvoir alors en place et ont installé un joug impitoyable. La plupart des Hommes vivaient dans un quotidien de terreur, mais certains, moins enclins à se soumettre à leur tyrannie, ont été sauvagement torturés et exécutés pour avoir osé se révolter. »

Nara tâcha de contrôler le tremblement dans ses mains, de se persuader qu’il provenait de la fraîcheur de l’air et non de ce qu’elle venait de lire. Bien sûr, sa rencontre avec Talleck lui avait permis d’admettre que les Hommes restaient aussi capables que les Sorcières de compassion, d’empathie. Mais découvrir que leur cruauté pouvait découler des sévices que son propre peuple leur avait fait endurer dès qu’il avait obtenu un pouvoir supérieur… Comment ne pas comprendre qu’ils ne se contentaient que de perpétuer un cycle de violence initié par les Sorcières ?

— « Durant des décennies, les Hommes ont survécu ainsi. Mais ces années de promiscuité malsaine ont conduit à l’apparition de nouvelles créatures, des enfants capables d’utiliser en partie la magie, mais aussi de la contrer. Ceux que nous appelons à présent Prêtres ou Mages, selon la culture dans laquelle ils grandissent, naissaient pour la plupart du viol d’une femme humaine par un homme Sorcière. »

Cette fois-ci, les dents de Nara attaquèrent ses lèvres. En songeant alors qu’elle aurait pu se trouver dans la situation inverse, un profond sentiment de malaise l’envahit. Le papier lui parut plus lourd encore.

— « Tous élevés parmi les Hommes (pourquoi ?), les Prêtres ont permis un renversement du rapport de force. La contre-magie a surpassé la magie elle-même. Les Sorcières ont été mises en déroute et chassées des contrées humaines. C’est ici qu’a réellement commencé la diaspora des Sorcières, menées à travers les terres et les mers par un hypothétique dieu. »

Les mains de l’élémentaliste se posèrent sur les feuilles d’un geste sec pour en masquer le texte. Entamer la suite lui aurait été insupportable. Toute son éducation, toutes ses valeurs s’appuieraient sur des mensonges ? Cette persécution dont étaient victimes les Sorcières depuis plus d’un millier d’années, en étaient-elles responsables ? Si ce qu’elle avait lu était avéré, la magie leur avait conféré un grave complexe de supériorité par rapport à leurs adversaires. La jalousie n’avait rien à voir avec cette haine ancestrale qu’ils leur vouaient : seule la peur en constituait le moteur. Le souvenir d’un joug de terreur que les Hommes étaient parvenus à combattre, et dont ils redoutaient un retour s’ils baissaient leur garde. Prise d’une nausée indéfinissable, l’Aïckoise ferma les yeux et tenta de se concentrer sur le son de la mer. Elle avait l’horrible sensation qu’un déclic inadmissible venait de se produire en elle, une révélation de trop qu’elle ne pouvait accepter.

— Nara… ? osa Talleck avec timidité.

— Tu as bien fait de me montrer ça, répondit-elle.

— Écoute, honnêtement, ça ne change pas grand-chose : crois-moi, la plupart des Hommes ne savent pas pourquoi ils vous détestent, et je suppose qu’il en va de même pour vous. Ces événements datent de presque mille deux cents ans, c’est du présent qu’on doit s’occuper.

Elle ferma les yeux, secoua la tête.

— Tu ne comprends pas ce que ça implique. Ce que ça veut dire à propos de nos dirigeantes, de notre histoire, notre société entière. Même par rapport à l’Arbre… Comment aurait-il pu accepter ça ? Et moi… est-ce que je vaux vraiment mieux que mes ancêtres ?

Talleck ne sut que répondre. Ses doigts se posèrent entre les siens, toujours plaqués sur la pile de feuilles, contre la couverture du livre. Les mains entremêlées, ils demeurèrent ainsi durant de longues minutes, sans d’autre bruit que celui des vagues. Parfois, Nara aurait tant souhaité que Talleck fût une Sorcière.

***

Éviter le cercle d’Itera signifiait qu’ils gagnaient près d’une semaine sur leur voyage. L’empathiste qui les avait transportés les laissa à l’ouest de l’île, juste au sud des montagnes frontalières. De nouveau en territoire humain, ils consommaient leurs vivres avec une prudence décuplée et se déplaçaient à pied ou en vol bas, en évitant soigneusement les zones habitées. Quand ils parvinrent aux alentours de Formont, capitale de la région, ils choisirent de bifurquer sur une autre route, afin de ne pas risquer de croiser des cristaux, et surtout les Prêtres qui les créaient. Le chemin passait au nord de la ville et causait un léger détour avant de rallier l’enclos à tortues de la côte est.

Les compagnons de l’élémentaliste lui lançaient de temps à autre de petits coups d’œil, comme pour s’assurer qu’un enfant distrait suivait bien ses parents. Un peu en retrait, Luan marchait auprès de Nara et Esra. Les deux Aïckois demeuraient pâles et silencieux, mais la jeune fille remarqua que l’alchimiste posait parfois la main sur le bras de sa cadette, comme pour lui intimer de ne pas s’arrêter.

— Vivement qu’on soit sur le continent, commenta Luan à mi-voix.

— Oui, répondit faiblement l’élémentaliste. J’en ai assez de voyager.

— Tu as surtout besoin de repos, intervint son frère. Beaucoup de repos. Après, tu pourras repartir pour chercher l’Arbre de Feu, n’est-ce pas ?

Nara sourit, mais haussa les épaules. Cette soudaine perte de volonté surprit les deux autres, qui échangèrent un regard inquiet. Son moral déclinant n’avait échappé à personne, mais l’élémentaliste avait jusque-là fait preuve d’une obstination de fer.

— Avançons, ils vont finir par nous semer à ce rythme, conclut-elle pourtant.

Ses foulées s’agrandirent, laissant Luan et Esra derrière elle.

— Il faut qu’on rentre, et vite. Elle ne tiendra pas très longtemps dans cet état.

Surprise par l’usage de la télépathie, qu’il utilisait pour la première fois à son attention, la belliciste répondit :

— Tu crois qu’il faut qu’on lui trouve un alchimiste spécialisé ?

— Je ne sais pas, j’ai surtout l’impression qu’elle est épuisée. J’espère que ça ira quand nous rentrerons au Bois Refuge.

Un instant, Esra n’ajouta rien.

— Elle me fait penser à notre mère. Au début.

— À croire que c’est de famille…

Consciente d’avoir oublié toute délicatesse, Luan enchaîna vite :

— Ce qui m’inquiète, c’est qu’elle ne parle pas. En tout cas, pas de ce qui ne va pas.

— Je vais demander à Talleck de garder un œil sur elle. Peut-être qu’elle sortira de sa coquille avec lui.

— Espérons que ça suffira.

***

Le groupe avait décidé de s’arrêter un peu plus au nord, assez loin de la route pour ne pas attirer l’attention. Malgré l’ambiance morose, le camp avait été monté de façon efficace et les conversations se déroulaient avec naturel : le meilleur chemin à emprunter, la fin des intempéries au cœur du printemps, le prochain trajet à dos de tortue. Seule Nara demeurait en retrait, silencieuse. Assise sur sa couche, elle caressait son artefact de vol, effleurait chaque détail, chaque petite fissure. La nuit commençait à tomber, aussi peinait-elle à distinguer les motifs incrustés.

— L’est.

La voix de Mezina souffla à son oreille. Ses doigts se mêlèrent au sien sur le bâton. Cette sensation… Elle ne pouvait être réelle. Elle l’était. En voulant se tourner vers son ancienne amie, elle ne trouva que du vide.

— L’est ? murmura-t-elle. L’est…

— Nara ?

Luan s’était approchée pour lui donner le bol dans lequel Esra avait servi le repas. Elle ne parvenait pas à masquer son inquiétude, mais Nara se contenta de lui sourire en saisissant le récipient.

— Merci.

Elle le posa sur le sol sans même prendre une bouchée. Elle décida plutôt de se coucher, fatiguée par le voyage. Les chuchotements se poursuivirent autour d’elle, puis s’abîmèrent dans l’obscurité.

Sans que le moindre rêve n’intervienne durant la nuit, elle finit par se réveiller à cause des piaillements des oiseaux les plus matinaux. Le reste du groupe dormait encore, et même Lucanos, chargée du dernier tour de garde, s’était assoupie. L’Aïckoise se leva.

Sa place n’était pas ici, elle le sentait dans ses os.

Avec discrétion, Nara prit ses affaires et les remballa avant de partir sur son artefact. Elle devait aller à l’est.

***

Les jambes de Dalen pendaient dans le vide. Assis sur le rebord du quai, il tripotait une munition de cristal entre ses doigts, et attendait son bateau en s’exposant au soleil printanier. Seules les jérémiades de Carsis l’empêchaient de profiter tout à fait de la situation.

— Tu devrais rester ici, insistait-il. Elle finira bien par revenir sur l’île.

— Je n’ai pas vraiment le choix, je te ferais remarquer.

Le Chasseur s’accroupit à côté de lui, ses sourcils broussailleux froncés à l’extrême. Dalen ne s’y trompait pas : s’il tenait tant à ne pas le voir repartir pour son foyer, c’était parce que son ego refusait d’admettre qu’il s’était sans doute fourvoyé en imaginant que les Sorcières passeraient par Itera avant de rejoindre le continent, mais aussi car ses chances de capturer Lucanos diminueraient sans son aide.

Ils s’étaient réfugiés à Formont, où le Prêtre-Chasseur avait confié un rapport catastrophique à ses supérieurs. Ces derniers lui avaient ordonné de retourner à Asnault, la ville dont il dépendait. Il prendrait son temps pour explorer les environs du Bois Refuge, mais finirait par obéir. Où pourrait-il se rendre d’autre, de toute façon ?

Alors il avait rejoint un petit port de la côte est, Vettac. Il préférait éviter les bourgades plus peuplées, où il risquait de croiser ses semblables. La plupart de ses confrères ne lui adressaient pas la parole, mais le raillaient dans son dos. Irrité, il espérait échapper à cette attitude dans la capitale, auprès des amis qu’il lui restait.

— Je pensais que tu voulais persévérer, prouver qu’ils avaient tort de te prendre pour un incapable. Pour un faible.

— Ce n’est pas une question de force, mais d’infortune, rétorqua Dalen. Si ces abrutis de villageois ne m’avaient pas mis dans leur cage, Nara Tialle serait déjà avec les Prêtres-Inquisiteurs.

La chance tournerait bien un jour. Et Dalen savait qu’il ne laisserait pas passer la prochaine occasion, quand elle se présenterait.

***

Les premiers rayons du soleil vinrent chatouiller les paupières d’Arlam. Ravi de découvrir leur campement intact en les entrouvrant, il prit le temps de s’étirer et d’arranger ses cheveux. Quand sa vue fut un peu moins brouillée, il s’aperçut que quelque chose manquait autour de lui.

Quelqu’un.

Nara.

— Réveillez-vous ! hurla-t-il.

Il secoua Luan tandis que les autres se levaient en sursaut. Leurs grommellements prirent fin dès qu’il enchaîna :

— Nara n’est plus là ! Elle a pris ses affaires et elle est partie !

— Quoi ? s’étrangla Talleck en bondissant. Mais pour aller où ?

Chacun regarda autour de lui pour faire le même constat que l’illusionniste. Ce dernier parut absent une poignée de secondes, pour annoncer ensuite :

— Je n’arrive pas à la joindre par télépathie. Esra, il faut que tu utilises le Lien.

— À l’est !

Luan avait avancé cette réponse sans hésitation. Ses compagnons la dévisagèrent avec incompréhension, aussi s’empressa-t-elle d’expliquer :

— L’est. Hier, elle a parlé plusieurs fois de l’est.

— Mais à quoi elle pense ? pesta Lucanos.

Esra joignit immédiatement les mains, allure typique de l’utilisation du Lien, puis acquiesça. Le doute n’était plus permis. Il sortit frénétiquement la carte de l’île de ses affaires :

— En partant d’ici et en allant vers l’est, elle tombera forcément sur la ville de Vettac. Même dans son état, je l’imagine mal essayer de traverser la mer.

Un silence angoissé accompagna ses paroles.

— Je peux la tracer grâce au Lien. On la récupère et on part pour le continent sans attendre.

***

Nara avait rejoint ce qui devait tenir lieu de la place principale, et qui menait aux différents quais de la ville. Elle ne savait pas tout à fait ce qu’elle cherchait, aussi resta-t-elle un instant plantée là, à contempler l’immense cristal qui trônait au centre de la place, dont l’influence la ratait de peu. Elle n’aurait pu dire combien de temps elle demeura ainsi : des minutes, des heures peut-être.

La jeune femme marcha avec indolence sous la lumière de bourier. Elle s’imaginait comme un reptile qui se prélassait, sans se soucier de ce qui l’entourait. Il n’y avait plus d’Hommes ni de Sorcières. Rien que des lézards et des serpents qui faisaient briller leurs écailles, tranquilles.

Chaque pas qu’elle effectuait la ramenait toutefois à la réalité. Malgré son étrange allure et l’artefact de vol accroché à son dos, personne ne la regardait. Étirer les jambes pour avancer lui paraissait parfois surhumain, tandis que trois secondes plus tard elle oubliait à nouveau ce geste mécanique.

Nara ralentit soudain. Quelque chose avait changé dans l’air. Elle cessa de marcher pour observer les alentours, jusqu’à trouver ce qu’elle cherchait.

Mezina se tenait à quelques mètres d’elle, immobile parmi les Hommes qui déambulaient sur le quai nord. Personne d’autre ne la remarquait. L’élémentaliste avança vers son amie. Lorsqu’elles furent assez proches pour pouvoir se toucher, la rouquine fit volte-face et s’éloigna. Oubliant le reste, Nara s’engouffra dans son sillage. Ses tentatives pour l’interpeller échouaient sans cesse : chaque fois qu’elle essayait, Mezina se tournait vers elle, l’index sur les lèvres pour lui imposer le silence.

Elles louvoyèrent ainsi pendant une durée indéterminée : incapable de lâcher Mezina des yeux, Nara perdait la notion du temps. Elle aurait pu la suivre une vie entière. Pourtant, ce ne fut pas le cas : après l’avoir menée entre les passants, en longeant les embarcations et les appontements, la Sylvestre s’arrêta et désigna le bord du quai.

Il était là.

Dalen regardait l’horizon, assis entre deux barques, et Carsis debout à ses côtés. Ils lui tournaient le dos et ne pouvaient donc pas la voir. Dans les lueurs sanguines de ce début de crépuscule, Mezina s’avança vers eux avec sérénité. Elle vint s’accroupir auprès du Prêtre, lui posa une main sur l’épaule.

Mais ce fut la main de Nara qui le toucha.

Il pivota la tête, puis son corps tout entier. Ils se levèrent ensemble, avec une lenteur stupéfaite. Les yeux bleus de Dalen la trouvaient ; Nara découvrit le cristal dans sa main.

Elle effectua un pas en arrière, puis un autre. Sa respiration s’intensifia à mesure qu’elle reculait, mais son cœur demeurait résolument calme. Du coin de l’œil, elle aperçut Carsis qui la dévisageait à son tour, mais son attention ne quittait pas Dalen. Il restait muet, la bouche entrouverte sous le coup de la stupeur.

— Je suis là, murmura Nara.

Pourquoi avait-elle dit ça ? Pour se signaler inutilement au Prêtre, ou bien pour se persuader qu’elle se trouvait bel et bien devant lui ? Son cerveau tournait à une vitesse folle, pourtant tout en lui se faisait d’une lourdeur atroce. Ses membres lui semblaient de plomb, et bon sang, où donc était passée Mezina ?

— Nara !

Le hurlement provint de plusieurs voix derrière elle ; celles de ses amis. Depuis quand se trouvaient-ils ici ? L’élémentaliste continua de reculer, toujours sous le regard des deux Chasseurs abasourdis. Ils se décidèrent enfin à tenter un mouvement vers elle, mais furent interrompus par un poignard et un trait de feu.

Nara sentit deux mains se poser sur ses épaules : à droite celle d’Arlam, à gauche celle de Talleck. Ils l’entraînèrent avec eux tandis que Luan et Lucanos, soutenus par Esra, continuaient de distraire leurs adversaires.

— Vite, vite ! lança Talleck en accélérant.

Les habitants les observèrent, ahuris, tandis qu’ils couraient pour s’éloigner de Dalen et Carsis, toujours aux prises avec le trio de Sorcière. Nara se laissa emporter à travers les rues.

***

La chance avait refait surface de la façon la plus inattendue qui soit.

Dalen décida de la saisir. Dès que l’occasion se présenta, il laissa Carsis derrière lui : Lucanos, sa propre cible, les avait rejoints à son tour, et le Chasseur ne manquerait pas une telle opportunité, lui non plus.

Le Prêtre s’empara de son fusil, esquiva un nouveau poignard envoyé par la jeune belliciste, et s’élança à la poursuite de sa proie.

***

Autour d’eux, certains Hommes commençaient déjà à pousser des cris paniqués.

— Sorcières !

Lucanos lança un nouvel arc de feu autour d’elle pour éloigner les passants, et dissuader les éventuels gardes qui se seraient mêlés à eux. Une flèche parvint à traverser le flot incandescent pour l’effleurer.

Malgré son agacement grandissant, un sourire vicieux se traça derrière son masque. Carsis ne pouvait pas la tuer : Hution voulait qu’il la ramène saine et sauve, inconscient qu’elle ne laisserait jamais une telle situation se produire. Ce chemin-là se paverait de mort : celle du Chasseur ou la sienne. Et elle aimait vivre.

— Esra, Luan, reculez. C’est une affaire personnelle, je vais m’en occuper seule.

L’alchimiste brandissait ses philtres, sans doute les mêmes bombes-éther qu’il avait employées lors de leur escapade à Asnault. À côté de lui, confuse, la Sylvestre déjouait les projectiles du Chasseur de ses lames.

— Tu es sûre que… ?

— Vraiment, vous doutez de mes capacités ? Vous devriez plutôt retrouver Arlam et Talleck. Nara ne peut clairement pas se battre, encore moins contre un Prêtre.

Ils devaient prendre une décision sans tarder : lui apporter une aide inutile face au Chasseur, ou prêter main-forte à l’illusionniste, incapable de se participer à un combat, et à l’Homme, qui ne pouvait s’appuyer sur la magie.

— Si ça devient trop dangereux, rejoins-nous, articula Esra avec peine. Tu ne pourras pas vaincre la ville à toi toute seule.

La belliciste serra la mâchoire, mais lui adressa un signe de tête avant de détaler dans un tourbillon de métal, pour éloigner les Hommes sur son passage. Sur ses talons, Esra osa encore des coups d’œil vers Lucanos, mais elle reporta son attention sur Carsis quand un trait atteignit son mollet. L’estafilade qui se dessina contre sa peau menaça de déchaîner la rage qui bouillonnait en elle. Rage qu’elle devait taire dans une telle situation. Elle devait se débarrasser de Carsis avant que les Hommes ne ramènent des cristaux aux dimensions suffisantes pour bloquer sa magie à distance.

L’arcaniste se montra plus précise dans ses jets afin d’éviter d’autres blessures. Les sens exacerbés, elle capta la moindre nuance dans les mouvements de son adversaire pour envoyer ses flammes directement contre les flèches qu’il lui adressait. Il rechargeait toujours plus vite, visait chaque fois plus près de son torse. Comme nombre de ses congénères, il devait garder sur lui des onguents médicinaux, volés aux Sorcières qu’il avait capturées. S’il parvenait à la blesser gravement, il pourrait ainsi la neutraliser sans la tuer.

De façon régulière, elle s’assurait que les gêneurs ne pourraient l’approcher en dessinant des cercles enflammés autour d’elle, mais elle ne quittait pas le Chasseur des yeux. À mesure qu’elle repoussait ses assauts, elle mangeait l’écart qui les séparait. Jusqu’à ce qu’enfin, sa stratégie d’usure fonctionne : il esquissa un geste vers son carquois, pour ne trouver que du vide.

— Le problème des flèches, c’est qu’on finit par en manquer, feula-t-elle en attaquant à nouveau.

Le feu lécha les mains de Carsis, qui lâcha son arc et s’éloigna de plusieurs mètres. Une attitude vaine pour échapper à sa fureur. Il ajouta encore quelques pas entre eux, jusqu’à atteindre le rebord du quai. Le voir coincé ainsi réveillait tout ce que Lucanos comptait d’instincts prédateurs. Elle éclata de rire ; elle avait inversé les rôles avec une facilité qu’elle-même n’aurait pas soupçonnée.

— Je suis sûre que tu sais au fond de toi que tu ne peux pas me capturer.

Le Chasseur tira ses longs couteaux de leurs fourreaux, le visage fermé, mais les yeux à la recherche d’une échappatoire. La sueur perlait à son front, et les flammes dans les paumes de l’arcaniste n’en étaient pas la seule source.

Lucanos savoura chaque signe, si infime fût-il, de la peur de Carsis.

— Tu sais que si on ne m’avait pas capturée dans les Marais, et si je n’avais pas brûlé par l’acide, tu n’aurais jamais été capable de me ramener jusqu’à Hution. Et si tu prétends l’inverse, tu ne fais que te mentir à toi-même.

Alors qu’il aurait dû reculer davantage, le Chasseur avança d’un pas. Il rangea les poignards qu’il venait à peine de dégainer. Cette attitude étrange interrompit Lucanos dans son monologue.

Elle comprit trop tard ce qu’il s’apprêtait à faire.

Carsis avait trouvé la seule façon d’échapper à ses flammes.

Il se retourna. Elle fit de nouveau naître des étincelles entre ses doigts.

Il s’élança sur la vingtaine de mètres qui le séparait de la mer.

Et il plongea sans hésitation.

***

Ils se déplaçaient plus vite que Dalen ne l’avait prévu, alors même que Nara ne semblait pas en état de lutter. Il ne parvenait pas à comprendre comment ou pourquoi elle l’avait retrouvé, au point de le toucher pour lui signifier sa présence. Et ses yeux, si perdus, qui ne cessaient de le fixer avec un calme dérangeant.

Même si la situation défiait toute logique, il pouvait en tirer avantage. La Sorcière qu’il traquait depuis des mois s’était presque rendue, il ne restait qu’à éliminer ses alliés pour enfin la ramener aux Hauts-Prêtres, comme ils le lui avaient demandé une éternité auparavant, et ainsi redorer son nom. Mais alors qu’il aurait dû se sentir en confiance, une sensation de gêne enflait dans sa poitrine, comme une angoisse, sans qu’il puisse se l’expliquer.

Pour la première fois depuis qu’il chassait, alors qu’il s’apprêtait à capturer sa proie, ses mains tremblaient de peur.

Commentaires

Soit Mezina en veut à Nara, soit Dalen est clairement essentiel dans sa quête. Les autres ont dû halluciner de la retrouver encore dans les filets d'un Chasseur !
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mardi 26 janvier à 15h08