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Joan Delaunay

jeudi 7 janvier 2021

L'Arbre de Feu - Livre I

Chapitre 19 - L'Impératrice

Chaque cercle possède son mode de fonctionnement propre ; leurs valeurs sont aussi changeantes et étrangères entre elles que peuvent sembler pour nous celles de Maréal ou d’Erroubo. D’une certaine façon pourtant, les cercles dépendent tous de celui de Pzerion, où trône l’Impératrice, et qui se situe dans un archipel dont les Hommes ne reviennent jamais. Je vous fais ainsi parvenir ce manuscrit après la dernière étape de mon périple, ici, dans ce qui pourrait être considéré comme la capitale sorcière.

 

— Extrait des « Voyages en Terres Sorcières » d’Aldon Varret, an 903

Bourier 1151, cercle de Pzerion

Les embruns disséminaient quelques gouttes sur le visage de Nara, pourtant perchée en haut de la selle sur la tortue. L’archipel de Pzerion se dessinait au loin, et les eaux se faisaient plus tumultueuses à mesure que l’animal s’en approchait. Pour la première fois, l’élémentaliste allait découvrir le grand cercle. Un rictus s’étira sur ses lèvres : des nobles dans une tour d’ivoire, sans la moindre considération pour le sort de leurs consœurs, voilà qui résumait bien Pzerion selon elle.

— Dommage qu’Izor ne voyage pas avec nous et que le Roi Pajera ait des obligations avant de pouvoir venir, soupira-t-elle. Une Reine à nos côtés nous aurait ouvert les portes du palais.

— Ne t’inquiète pas pour ça, intervint Javeet. Jahanna m’attend depuis des mois, afin que je lui fasse mon rapport. Crois-moi, on n’aura aucun problème pour entrer.

— Elle t’attend, vraiment ?

Le sourire confiant de l’espion la rassura un temps, puis la nervosité la regagna quand les premières esquisses de Pzerion captèrent son attention. À cheval sur plusieurs îles, dont la plus centrale abritait les quartiers officiels, le grand cercle ne ressemblait à aucun autre : ni habitarbres reliés de passerelles arachnéennes, ni cours d’eau que défiaient des constructions sur pilotis, et encore moins de petites maisons espacées de chemins tortueux. Le bois laissait la place à d’immenses ponts de métal qui effectuaient des courbes élégantes afin de rallier entre elles les différentes parties du cercle. Des embarcations aux voiles colorées voguaient sans crainte sous ces longs bras d’acier. En plissant les yeux, Nara s’aperçut que parmi les bateaux slalomaient des tortues, aux proportions plus modestes que celle sur laquelle ils se tenaient. Les Sorcières troquaient des denrées diverses : aliments, philtres, ou encore vêtements, contre de petits sacs de peau remplis de la monnaie locale. Un véritable marché s’organisait entre les pans de terre qui composaient Pzerion.

Au-dessus de la mer, Nara eut une nouvelle surprise : des édifices de verre, de bois et d’acier s’élevaient, brillants dans le zénith. Les habitations les plus simples jaillissaient sur plusieurs étages. Bouche bée, elle se tourna vers ses compagnons pour découvrir qu’eux aussi semblaient stupéfaits devant de telles bâtisses ; Javeet lui-même parut ému de retrouver son foyer.

— La population de Pzerion est inférieure à celle du Bois Refuge, expliqua Arlam de son habituel ton érudit, mais elle est évidemment plus concentrée. Ces immeubles sont apparus grâce au travail expérimental de certains élémentalistes ayant immigré ici.

— C’est magnifique…, admit Esra. Mais ça ne ressemble à rien de sorcier, à vrai dire.

— C’est parce que les élémentalistes dont parlait Arlam ont été aidés par des Hommes.

La réplique de Javeet surprit les autres.

— Vous savez, rebondit Talleck, mon peuple a réalisé de grandes avancées en matière d’ingénierie. Pour les élémentalistes, construire est d’une simplicité enfantine, mais en combinant nos connaissances aux vôtres, ce n’est pas si étonnant que l’on parvienne à de tels prodiges.

Lucanos accueillit son propos avec un rire qui ressemblait à un grognement. Nara voulut intervenir, mais Talleck se contenta de hausser les épaules : les attaques constantes de l’arcaniste à son égard finissaient par ne plus l’affecter. Sans doute avait-il compris qu’en présence de l’Aïckoise, elle ne se permettrait jamais autre chose que des piques méprisantes. Voilà qui lui enlevait un certain poids.

Leur tortue courba son long cou en passant sous le premier pont du cercle. Les marchands, curieux, levaient les yeux dans leur direction et leur adressaient parfois des signes de la main. Des adolescents se pressaient autour de caisses de poisson fumé ou rangeaient des étoffes selon leurs couleurs.

— Ils ne vont pas à l’école ? s’enquit Nara auprès de Javeet.

Ce dernier secoua la tête, d’un air contrit :

— À partir de quinze ans, les écoles sont presque toutes payantes pour les garçons. Beaucoup de familles défavorisées choisissent de ne pas y envoyer leurs fils.

— Mais les filles ont le droit d’y aller gratuitement ?

En réponse à ses yeux écarquillés, Javeet afficha une mimique partagée entre le mépris et la fatalité.

— Tout est différent du continent. De la part d’un homme Sorcière qui a vécu à Pzerion plus de trente ans : pour nous, c’est beaucoup plus compliqué ici qu’à Aïcko.

Lucanos, qui suivait la conversation derrière Nara, émit à son tour un léger rire.

— Pourquoi, parce qu’on vous remet à votre place, c’est ça ?

— Je sens que tu devrais adorer la Reine… Elle est sans arrêt en conflit avec l’Impératrice sur ces questions.

— Comment ça ? s’étonna Nara.

— Jahanna III vit peut-être ici, mais elle s’inspire d’Aïcko et du Bois Refuge, d’où était originaire son père. Elle veut gommer ce genre d’inégalités dans le cercle et elle peut s’appuyer sur certaines organisations, plus ou moins clandestines, qui sont apparues récemment.

— Donc, si je comprends bien, vous sollicitez sans arrêt l’Impératrice pour des broutilles, railla l’arcaniste. Comme si c’était son rôle : au lieu de s’occuper de ce qu’il se passe dans les autres cercles, elle doit gérer vos enfantillages. Voilà qui explique beaucoup de choses.

Javeet grimaça, mais ne souhaitait à l’évidence pas débattre avec elle. Ses yeux se tournèrent vers le bras de mer et les échoppes qui y flottaient.

— De toute façon, nous ne sommes pas là pour ça, conclut-il avant de rejoindre les autres voyageurs au centre de la selle.

***

Bien qu’ayant attendu cet instant durant des semaines, Javeet se montrait de plus en plus nerveux depuis leur départ d’Itera. Le trajet entre les deux cercles, quoique plus long que celui qui liait la petite île au continent, s’était déroulé de façon plus calme : ils avaient été rejoints par d’autres Sorcières qui allaient jusqu’à Pzerion, les vivres ne manquaient pas, et le temps printanier gagnait en clémence de jour en jour. Pourtant, l’espion avait senti un malaise grandissant. Malgré la quantité d’informations qu’il avait réussi à glaner, il espérait ne pas avoir trop fait attendre l’Impératrice. Accompagner Nara partout sur le continent s’était mis en travers de sa mission.

Les passerelles qui menaient à l’île du palais grouillaient de vie : la noblesse pzerionnoise se promenait pour profiter du printemps et se mêler au peuple. Des curieux tendaient le cou pour tenter de dévisager les arrivants. La tortue s’approcha des quais et, suivant les indications de son empathiste, prit soin de mettre sa carapace au bon niveau pour faire débarquer les passagers. Javeet fut ravi de pouvoir enfin poser le pied sur la terre ferme de son cercle. La capitale lui avait manqué : outre le danger que présentaient les missions, elles l’éloignaient de son précieux réseau, de son Impératrice, et de sa famille. Un vague soupir le traversa : il ignorait s’il aurait même le temps de lui rendre visite au cours de la journée.

— Il faut franchir ce pont pour aller au palais, annonça-t-il. On devrait obtenir une audience avec Jahanna dans quelques heures.

— Tant mieux.

L’élémentaliste n’était pas parvenue à transmettre dans sa voix l’enthousiasme qu’elle avait souhaité. Son ton monocorde trahissait un mélange de fatigue et d’agacement. Javeet remarqua le regard inquiet qu’échangèrent Talleck, Esra et Arlam, mais choisit de ne pas trop s’impliquer, tout comme il avait veillé à rester en dehors de la séparation avec leurs parents. Il avait entendu d’une oreille les promesses de retrouvailles, les espoirs que leurs situations respectives s’arrangeraient, ce qui n’avait que renforcé sa propre envie de regagner Pzerion, et sa famille.

— J’aurais cru que tu serais plus contente que ça, dit-il toutefois.

— Disons que je me sens déjà mal à l’aise alors qu’on vient à peine de poser pied à terre. C’est trop… net, ici.

— Trop propre, tu veux dire ? se moqua Lucanos.

— Non, je veux dire… on se croirait dans une ville humaine.

Ce commentaire fit cesser toute raillerie de la part de l’arcaniste.

— Imagine un peu la première fois que je suis allé sur le continent, lança Javeet. En tout cas, je comprends, le contraste est saisissant.

Ils se mirent en marche vers le palais impérial. Ils croisèrent des Sorcières venant de tous les cercles : des Sylvestres qui leur adressèrent de larges sourires, des réfugiés iterans, et de rares Paludoniennes qui saluèrent Lucanos avec une curieuse déférence. Un groupe d’Aïckoises fit mine de s’approcher de Nara et Esra, sans doute pour leur demander des nouvelles de leurs concitoyens, mais Javeet incita ses compagnons à presser le pas pour les dissuader. Ils avaient déjà perdu assez de temps comme ça.

La petite île sur laquelle se trouvait le palais était moins peuplée, en partie à cause de la présence de soldats qui filtraient les entrées dans le quartier. Javeet brandit un papier orné du sceau de l’Impératrice sous le nez d’un des gardes, et ce dernier les laissa passer sans qu’ils aient à ouvrir la bouche.

— Un ordre de mission, expliqua l’espion. Curieux le pouvoir que peut contenir un simple bout de papier.

— Plus que certaines personnes, oui, répondit Nara avec lassitude.

Il espérait qu’elle allait se ressaisir avant sa rencontre avec Jahanna. Même si certains traits de son caractère l’agaçaient, il devait admettre qu’il en était venu à respecter son opinion, surtout après la destruction du cercle d’Aïcko.

Ils atteignirent très vite les bâtiments officiels. Le palais s’élevait avec élégance au-dessus de leurs têtes : en haut des murs couleur miel apparaissaient des vitraux bigarrés, et les dômes de verre au sommet des tours scintillaient sous le soleil de bourier. Luan laissa échapper un sifflement.

— On doit avoir une sacrée vue de là-haut, commenta-t-elle.

— Oui, sans doute, rétorqua Javeet, qui n’y avait jamais prêté beaucoup d’attention.

— J’ai remarqué que la plupart des gens se déplacent à pied, d’ailleurs.

— Les Sorcières ici considèrent souvent les artefacts comme encombrants, et s’en servent beaucoup plus rarement que sur le continent. C’est aussi comme ça qu’on repère les nouveaux venus.

Il ressortit son ordre de mission et les soldats s’écartèrent en se redressant légèrement. Ravi du respect qu’il retrouvait entre ces murs, l’espion pénétra dans l’enceinte sans un regard en arrière. Le reste du groupe lui emboîta le pas.

— Bon, vous vous doutez qu’ici, vos tenues ne sont pas franchement appropriées pour rencontrer la Reine, l’Impératrice ou les conseillers.

Luan et Nara haussèrent un sourcil, croyant déceler une insulte. Arlam lissa les manches de son manteau d’un air gêné.

— Pzerion est un cercle beaucoup plus traditionaliste que les autres. Tout est très codifié. On va vous conduire dans les appartements des invités diplomatiques, où vous pourrez vous laver et vous changer. Pendant ce temps, j’irai demander une audience auprès de Jahanna. Alors s’il vous plaît, ne faites pas n’importe quoi pendant mon absence.

Cette fois-ci, tous les autres grimacèrent en percevant bel et bien le ton condescendant dans ses propos. Avec un rictus moqueur, l’espion s’éloigna en les laissant aux soins des valets.

***

— Elle est très bien ma tenue, gronda Luan.

De l’autre côté de la porte, Lucanos ne répondit pas, trop occupée à se prélasser dans la baignoire mise à leur disposition. Nara haussa les épaules, même si elle semblait elle aussi peu ravie à l’idée d’abandonner son pantalon de toile pour enfiler des vêtements plus adéquats, mais moins pratiques.

— Allez, arrête de râler. Tiens, ça t’ira très bien.

L’élémentaliste tendit une robe fluide, sans manches, dans un beau dégradé de bleus, à sa cadette qui la considéra avec un soupir. Au moins, elle resterait assez libre de ses mouvements pour pratiquer le bellicisme en cas de besoin, même si leur situation rendait cette idée improbable. Cela ne suffit pas à améliorer son humeur.

— Pourquoi est-ce que je dois venir, d’ailleurs ? lança-t-elle. C’est vrai, j’ai même pas seize ans, qu’est-ce que ça peut lui faire, à l’Impératrice, que je sois là ou non ?

— S’il te plaît, supplia Nara. Je me sentirai mieux si vous m’accompagnez tous…

Le ton implorant de son amie persuada Luan de cesser ses enfantillages. Elle paraissait accablée par une fatigue extrême, dormait de plus en plus difficilement, et la belliciste l’avait vue bouger les lèvres de façon frénétique parfois. À cet instant précis, elle gardait pourtant un calme et une retenue étranges, comme si elle se contenait pour faire bonne impression. Luan hocha la tête et s’arma d’un sourire rassurant.

L’angoisse l’assaillait depuis qu’ils avaient quitté Itera, et ses parents, qui avaient insisté pour qu’elle s’éloigne du danger. La petite blonde avait toutefois hâte de rencontrer l’Impératrice, qui possédait une maîtrise terrifiante de l’astralisme, la spécialité qu’elle-même avait choisi d’apprendre en complément du bellicisme. Elle se réjouissait également à la perspective de voir Arlam et Talleck dans des tenues ridicules. Après avoir enfilé ses nouveaux habits, elle vint s’asseoir auprès de Nara pour l’aider à nouer sa chevelure.

— Je sais pas s’il faut que je cache mes cicatrices avec du maquillage. À ton avis ?

Surprise, Luan s’empourpra : elle croyait qu’il existait entre elles un accord tacite qui consistait à ignorer lesdites cicatrices. L’histoire qu’avait racontée Esra lors de leur visite à Aïcko témoignait de la douleur qu’avait connue Nara à cette époque-là. La belliciste resta aussi impassible qu’elle put et haussa les épaules, incapable de se forger une opinion sur la question.

— Au contraire, rétorqua alors Lucanos en sortant de la salle d’eau. Ça lui fera le plus grand bien de faire face aux Sorcières qui souffrent à cause de ces saletés d’Hommes.

À l’évidence, l’arcaniste souhaitait montrer qu’elle avait été défigurée pour choquer les nobles de la cour. Luan ignorait si cette attitude s’avérerait pertinente, mais elle devait reconnaître que ce visage odieusement marqué par l’acide éveillait toujours en elle un certain inconfort.

Les trois Sorcières rejoignirent dans la loge voisine leurs compagnons, eux aussi pomponnés en vue de la rencontre officielle. Talleck avait décidé de se faire le plus discret possible, même si sa haute stature risquait de rendre la chose ardue. Quant à Arlam et Esra, leurs costumes près du corps leur donnaient une démarche crispée qui ravit Luan.

— S’il faut se plier à cette tradition à chaque fois qu’on entre dans ce palais, je ne veux plus jamais y remettre les pieds, pesta Arlam.

Javeet vint à leur rencontre peu après, dans un habit presque banal, un uniforme intégralement noir, sur lequel brillait une broche dorée agrémentée d’un « J », qui devait servir d’insigne aux forces d’espionnage de l’Impératrice.

— Allons-y. Quelque chose me dit qu’on ne devrait pas la faire attendre plus longtemps.

***

Ils passèrent ensemble les portes menant à la salle du trône, où étaient accordées les audiences. Sans même s’en rendre compte, Nara cessa de se tordre les mains avec nervosité à la seconde où elle pénétra dans cette somptueuse pièce de marbre. Son sang cognait toujours contre ses tempes, mais elle ne montrait plus aucun signe d’anxiété. Elle ignora les conseillères qui s’étaient tournées vers elle, notant toutefois l’absence de la Reine du cercle, qui se serait distinguée par la couronne qu’elle ne manquait jamais de porter.

Au pied de son trône surélevé se tenait l’Impératrice Jahanna, troisième du nom.

Nara savait qu’elle avait une trentaine d’années, mais ses traits semblaient pourtant plus jeunes. Alors même qu’elle n’interrompait pas la conversation qu’elle entretenait avec l’une des conseillères, ses yeux mordorés, très vifs, ne la lâchèrent pas. L’élémentaliste préféra éviter de soutenir son regard pour la détailler. Sur sa peau se dessinaient des lèvres fines, figées dans un sourire neutre. Son visage était entouré de mèches d’un mauve pastel ; une couleur improbable, parmi d’autres qu’on n’observait à l’état naturel que chez les Sorcières de Pzerion. De riches bijoux d’argent se balançaient à ses oreilles tandis qu’elle bougeait légèrement la tête.

Nara dut reconnaître qu’elle la trouvait belle, mais d’une façon différente du charme de Lucanos. Et tout comme avec l’arcaniste, l’aura qu’elle dégageait lui inspirait presque du malaise. Nara lança un coup d’œil vers la Paludonienne : sans son masque, on distinguait ses sourcils qui se fronçaient en découvrant leur souveraine absolue. Peut-être se reconnaissait-elle un peu en elle et, pour la première fois, comprenait à quel point il était désagréable d’être ainsi prise de haut.

Ils suivirent Javeet, qui se dirigea sans hésitation vers Jahanna, puis l’imitèrent quand il s’inclina face à elle. Lucanos, pourtant peu soucieuse de respecter le protocole, s’y plia elle aussi. L’Impératrice congédia d’un mot et d’un geste sa conseillère, et se tourna enfin vers eux.

— Bienvenue dans le grand cercle de Pzerion.

Sa voix, assez grave, se réverbérait avec clarté contre les murs. Cette femme savait se faire entendre, et n’avait pas besoin de s’affirmer de quelque façon que ce soit. Elle poursuivit :

— Maître Hogon, vous êtes enfin revenu parmi nous.

— Majesté, je pense que les informations que j’ai rassemblées vous seront très utiles. Elles doivent d’ailleurs être traitées dans la plus grande urgence.

— Je n’en doute pas. Mais il me semble que vous n’avez pas amené la fameuse Nara Tialle jusqu’ici pour me les présenter, n’est-ce pas ?

Quand elle prononça son nom, l’élémentaliste osa enfin la regarder droit dans les yeux. Ses côtes menaçaient d’éclater sous la force des battements de son cœur. Le bref silence qui suivit l’incita à prendre la parole :

— Non, Majesté.

Elle sentait sa présence inappropriée dans un tel endroit, comme si sa nature d’Aïckoise ne lui permettait pas de pénétrer entre ces murs. Esra et Arlam, par leurs connaissances sur les autres cercles, pouvaient faire illusion en se pliant à des coutumes apprises dans les livres, mais elle ne possédait pas la même prétention. Quelle piètre héritière elle faisait. Consciente qu’elle réalisait sans doute un grave affront envers l’Impératrice, elle s’avança et déclara :

— Majesté, j’ai traversé le continent pour vous demander de…

— Non.

La coupure avait été nette, implacable. Nara jeta un œil vers ses compagnons, visiblement aussi confus qu’elle. Incertaine, elle reprit :

— Pardonnez-moi ?

— Je suppose que vous alliez me présenter vos projets de guerre. Ils sont déjà remontés à mes oreilles il y a plusieurs mois. Et je ne vois pas ce qu’il y aurait à discuter. En tout cas, pas avec vous.

Nara mordit sa lèvre inférieure. De toutes les réactions qu’elle avait attendues, elle n’avait pas anticipé celle-ci. L’Impératrice continua :

— Votre principal accomplissement aura été de causer la destruction de votre cercle. Cela ne vous paraît-il pas suffisant ?

Jahanna parlait d’une voix posée, mais infaillible. Des murmures se diffusèrent en écho dans la salle. Piquée à vif, Nara ne réfléchit pas avant de répliquer :

— Vous voulez dire avoir libéré des Sorcières victimes d’un Homme qui les enfermait et les violait avant de les faire tuer si elles désobéissaient, ou devenaient trop vieilles à son goût ?

Cette fois-ci, des éclats de voix réprobateurs s’élevèrent dans les rangs des conseillères, derrière eux.

— Et après avoir vu des Sorcières torturées et exécutées à Asnault, pour vraiment prendre conscience de la situation de nos consœurs quand elles sont capturées par les Prêtres ? Je suppose que c’est trop dur pour vous, Majesté, alors il faut bien que quelqu’un du peuple ose le faire.

Jahanna ne réagit pas face à de telles accusations. Tandis que la respiration de Nara s’intensifiait sous le silence oppressant, l’Impératrice conservait un calme hypnotisant, ses mains croisées sous sa poitrine. Leurs regards s’affrontèrent, puis elle décida enfin de répondre, toujours dans sa sérénité affolante :

— Ça ne veut rien dire « le peuple ». Lequel, d’ailleurs ? Celui d’Aïcko, de Pzerion ? Vous manquez cruellement de recul sur la situation. Voilà pourquoi je ne vois pas d’intérêt à engager une discussion de cette ampleur avec vous.

L’Aïckoise savait qu’elle venait d’échapper à des foudres qu’elle aurait largement méritées pour son insolence, mais cette réponse ne lui octroyait aucune satisfaction.

— Vous ne comprenez pas, insista-t-elle, déstabilisée. Il faut agir maintenant, les Hommes ont créé une nouvelle arme…

— Elle a raison, Majesté.

Étonnée d’entendre Javeet voler à son secours, la jeune femme se tut. Derrière elle, Talleck et Esra s’approchèrent pour la soutenir. Les doigts de l’ancien garde frôlèrent son épaule sans oser s’y poser, mais elle s’en trouva ragaillardie.

— Les Prêtres d’Asnault ont développé une nouvelle arme pour utiliser les cristaux comme projectiles, poursuivit Javeet. Ils l’appellent le fusil. C’est encore très expérimental, mais d’ici quelques années, peut-être même quelques mois, les conséquences pourraient s’avérer catastrophiques.

— Je peux vous le confirmer, ajouta Lucanos. J’ai été blessée par un Chasseur qui en possédait un. Je n’ai pas pu utiliser la magie avant d’avoir retiré le cristal, et s’il avait été brisé dans le procédé, j’aurais clairement pu en mourir.

Débordante de gratitude, Nara se concentra à nouveau sur la souveraine et nota un léger changement d’attitude : à présent, ses doigts martelaient son bras, même si son visage restait impassible.

— Oui, je suis au courant, dit enfin Jahanna.

Estomaquée, Nara demeura coite tout d’abord, comme le reste de l’assemblée. Un mélange de rage et de stupéfaction bouillonnait dans ses entrailles.

— Vous saviez… ? demanda-t-elle d’une voix blanche. Et vous n’avez rien fait ?

— Êtes-vous une Reine, pour exiger ainsi des comptes de ma part ?

Jahanna répétait cet argument avec froideur, refusait obstinément le dialogue. Nara sentait que la situation échappait totalement à son contrôle.

— Vous…, balbutia-t-elle. Vous ne pouvez pas rester là, à ne rien faire ! Vous ne…

— Assez !

Cette fois-ci, la souveraine s’était exprimée avec plus de force. Les commissures de ses lèvres tremblaient sous le coup d’une colère maîtrisée, mais elle conservait malgré cela fermeté neutre. Elle franchit les pas qui la séparaient du commun des Sorcières, jusqu’à se trouver presque nez à nez avec Nara.

— Je pense m’être montrée généreuse en vous accordant une audience. Je n’accepterai pas d’écouter plus longtemps vos accusations. Estimez-vous heureuse que je ne vous aie pas déjà envoyé pourrir dans une geôle. Je vous conseille donc de repartir dans vos appartements avant que vous ne prononciez des paroles que vous pourriez regretter.

***

Allongée sur son lit, Nara poussa une série de soupirs résignés. Aucun ne réveilla ses deux compagnes, qui avaient sombré dans un profond sommeil depuis plusieurs heures. Leur soudaine évacuation de la salle du trône, presque forcée, avait donné lieu à une cacophonie de protestations, et ils avaient passé plusieurs heures à débattre de leur situation et à décrypter l’attitude de l’Impératrice. Nara avait été tentée d’y retourner pour exiger une réelle audience, non une entrevue si courte, et d’être prise au sérieux. Mais en y songeant désormais, elle ne ressentait ni la force ni la volonté nécessaires. Rien d’autre qu’une profonde lassitude.

Elle se redressa dans le lit, cala ses coudes sur ses genoux.

— Décidément…

La jeune femme se tint ainsi durant de longues secondes, qui se transformèrent en minutes. Elle songea aux choix qu’elle avait réalisés ces derniers mois, surtout celui avec lequel tout avait commencé : quitter le cercle d’Aïcko avec Mezina pour libérer les Sorcières captives dans le domaine de Hution Rerus. Elle demeurait persuadée de la justesse de son action, pourtant… Si elle était restée sagement chez elle, à s’occuper de sa mère, elle serait sans doute devenue bâtisseuse. Elle aurait peut-être rencontré Arlam lorsqu’il serait venu poursuivre sa thèse, ou Luan lors d’un voyage au Bois Refuge, et se serait réconciliée avec Esra dès son retour au cercle. Elle n’aurait jamais connu Lucanos, ou Javeet, et encore moins Talleck et Dalen. Un frisson se fraya un chemin le long de sa colonne vertébrale au souvenir du Prêtre.

L’esprit de l’élémentaliste poursuivit sa spirale de réflexions : pas de destruction du cercle d’Aïcko, mais pas non plus de libération des Sorcières à Froidelune. La fierté qui gonflait dans sa poitrine se trouvait ternie par un sentiment insidieux, qui rampait sous sa peau et se faufilait dans ses nerfs depuis des mois. Mezina.

Nara en était désormais persuadée : elle n’avait fait que les mauvais choix depuis son départ.

Ses paupières picotaient de fatigue. Elle les frotta, comme pour se dissuader de s’endormir. Quand elle rouvrit les yeux, Mezina se tenait en face d’elle, assise en tailleur. Des côtes transperçaient sa peau ensanglantée, là où la lance l’avait touchée. Elle lui offrait un sourire tendre entre ses mèches rousses. Nara émit un petit couinement plaintif et se cacha le visage.

Non, elle n’était pas là. Nara le savait. Pourtant, elle n’osait écarter ses doigts et ouvrir les yeux.

Les genoux contre sa poitrine et la tête enfouie dans ses mains, elle resta prostrée ainsi, jusqu’à ce que la fatigue l’assomme et la plonge dans le sommeil.

***

Du blanc à perte de vue. Nara ne parvenait même pas à voir son ombre, sans pour autant être éblouie. Une bouffée d’anxiété l’envahit : était-elle morte ? Dans ce cas, l’aspect immaculé des limbes, s’il n’avait rien de menaçant, l’angoissait un peu. Elle était seule et complètement nue.

Ses pieds n’émirent pas le moindre son quand elle avança. Toujours rien.

— Étrange, n’est-ce pas ?

Nara sursauta : une voix, ici ? Elle se retourna pour découvrir l’Impératrice Jahanna, elle aussi dans le plus simple appareil. Bien qu’elle n’éprouve aucune gêne par rapport à son propre corps, elle essaya de se concentrer sur le visage de la souveraine. Toute cette situation relevait d’une bizarrerie qu’elle n’avait jamais connue jusque-là. Devant son mutisme, Jahanna ajouta :

— Nous sommes dans une projection astrale. Tu te trouves toujours dans ta chambre, endormie. Je n’ai fait que m’introduire dans ton rêve pour pouvoir te parler.

— Je…

En réalité, Nara ne savait que dire, ni par où commencer. L’envie lui manquait, mais elle choisit une formule de politesse :

— Bonsoir, Majesté.

L’Impératrice esquissa un sourire et de petites rides apparurent aux coins de ses yeux. Elle se trouvait à quelques mètres à peine et ne portait aucun maquillage ; son âge ressortait un peu plus que lors de leur précédente rencontre.

— Je comprends que tu puisses être déstabilisée. Prends ton temps.

— Merci, Majesté, mais ça devrait aller.

Une pointe d’agacement perça dans la voix de l’élémentaliste. À quoi jouait donc Jahanna ? Pourquoi ne pas s’entretenir avec elle en personne ? Cette dernière s’assit sur le sol immaculé et l’invita à l’imiter d’un geste de la main.

— Bon, je sais que ma visite doit te surprendre. Oh, avant tout : j’aimerais qu’on se tutoie. C’est une coutume aïckoise que j’apprécie beaucoup, mais qui n’est pas franchement permise ici.

Cette fois-ci, Nara nageait en pleine confusion. Sans être une experte des usages de Pzerion, et encore moins des règles de bienséance, l’idée d’une telle familiarité lui paraissait toutefois incongrue.

— Je ne tutoie même pas ma Reine, alors…

— Alors tu me tutoieras quand même. J’estime ne pas demander grand-chose.

Une moue désapprobatrice se dessina sur les lèvres de Nara, qui se contenta de s’asseoir en face de Jahanna.

— Donc, je disais : ma visite doit te surprendre. Tu te doutes que si j’utilise une projection astrale, c’est que ça n’a rien d’officiel…

L’Aïckoise acquiesça, toujours confuse.

— Vous… Tu m’as à peine accordé une audience, et humiliée devant ta cour, alors qu’est-ce que tu viens faire dans mon sommeil ?

Elle espéra ne pas avoir poussé la familiarité trop loin, mais l’Impératrice ne sourcilla pas, et rétorqua :

— Moi aussi, je préférerais passer une nuit tranquille, je te ferais remarquer. Bref… tu me mets dans une situation délicate, et c’est de cela dont j’aimerais te parler.

Son attitude contrastait avec celle qu’elle avait arborée durant leur entrevue, dans la salle du trône. Ses traits alors figés semblaient à présent relaxés, son corps crispé s’était ouvert : dans un autre contexte, Nara aurait pu la prendre pour une citoyenne tout à fait ordinaire, avec laquelle elle se serait apprêtée à parler avec légèreté. Elle accepta donc de l’écouter sans broncher :

— On peut dire que tu as une certaine tendance à agir sans penser aux conséquences. T’attaquer au Seigneur de la ville la plus proche de ton cercle, c’était irresponsable. Les risques de représailles étaient énormes.

L’élémentaliste voulut bredouiller une excuse, mais Jahanna ne lui en laissa pas le temps :

— Enfin, ça, c’est ce que la Reine Gallia répète depuis des mois. Selon moi, et beaucoup d’autres, ils auraient peut-être détruit le cercle sans répondre à la moindre provocation. Tu leur as juste donné une opportunité pour tester leur nouvelle arme.

— Les fusils, vous voulez… tu veux dire ?

Hochement de tête.

— Certains espions nous ont parlé des récentes expérimentations des Prêtres, dont celle-ci. Nous ne pensions pas qu’ils parviendraient à la développer aussi vite. Nos dernières informations laissent supposer qu’ils travaillent sans doute dessus depuis des décennies, peut-être des siècles, dans un secret absolu. Et nous craignons que ce ne soit pas leur dernière avancée.

— Désolée, mais je comprends pas vraiment le rapport avec moi. Ni pourquoi tu es dans une situation délicate par ma faute. Et encore moins pourquoi tu ne m’as pas dit ça de vive voix.

Jahanna passa la main derrière son crâne pour lisser ses cheveux pastel, assemblant ses pensées pour les formuler dans un ordre cohérent. Nara espérait que la souveraine ne la prenait pas trop pour une idiote, sans quoi la conversation risquait de s’avérer longue et désagréable. Toutefois, ses traits détendus paraissaient étrangement sincères.

— Je suis désolée de ne pas pouvoir réellement discuter en public de tout ça. Ton projet doit te sembler relativement simple, j’imagine : un front uni face à notre ennemi commun, pourquoi est-ce que ça diviserait les Sorcières ? Le problème, c’est que la structure même de notre société qui pourrait être remise en cause par cette guerre.

Toujours confuse, Nara voulut poser une question, mais Jahanna enchaîna :

— Tu dois avoir l’impression de ne recevoir que du mépris, mais crois-moi, je ne peux pas te traiter comme une réelle interlocutrice, encore moins comme une alliée politique. En parler aussi ouvertement aurait eu deux conséquences. La première serait que j’entrerais dans un conflit total, et probablement stérile, avec Gallia, la Reine de Pzerion.

— Et l’autre conséquence ?

— Tu finirais au fond d’une geôle. Et cette fois, ce n’est pas une menace en l’air de ma part, c’est ce qu’aurait fait Gallia, sans hésiter. Pour que tu serves d’exemple. Pour avoir suggéré de mettre en danger des Sorcières pzerionnoises qui ne risquent pas grand-chose.

L’Aïckoise commençait à comprendre où se situait le nœud du problème. Jahanna l’explicita davantage :

— Plus personne à Pzerion n’a peur des Hommes. En particulier la noblesse, qui prend toutes les décisions concernant le cercle.

— Et tu n’as vraiment pas le pouvoir de mobiliser des forces pour aider le continent ?

— Tu ne connais pas Gallia… C’est une vieille femme très attachée à l’ordre des choses et aux traditions. Et je pense que tu l’auras compris, les traditions, ça ne me plaît pas trop.

— Pourtant, c’est grâce aux traditions que tu es Impératrice.

Elle ricana avec amertume :

— Qui te dit que je voulais devenir Impératrice ? J’ai un frère aîné, qui adorerait être à ma place, et c’est moi qui me retrouve sur le trône alors que je rêve d’y échapper ! Et puis Impératrice, en voilà un titre risible ! Mes ancêtres ont abandonné leur pouvoir pour se concentrer sur la préservation de notre culture, de nos reliques les plus anciennes, et surtout les plus inutiles.

L’environnement blanc qui les entourait commença à se teinter de couleurs et de formes étranges, plus sombres, comme si la lumière était balayée par le vent. Les émotions de l’astraliste devaient influer sur la qualité de sa projection.

— Je m’intéresse pas à la politique, répondit finalement Nara.

— Et pourtant ! La guerre, c’est bien évidemment politique, qu’est-ce que tu crois ? Les cercles ont toujours été indépendants, et mon rôle d’Impératrice n’est qu’une mascarade pour donner un semblant de cohésion entre eux. Si nous n’avons pas encore pris les armes ensemble, il y a une raison à cela : la plupart des Reines ne veulent pas entendre parler des problèmes des autres cercles.

— C’est vrai que la Reine Caronn a l’air d’avoir cette posture-là…

— Eh bien, il en va de même pour Gallia, mais leurs motivations ne sont pas tout à fait les mêmes. Caronn a peur pour son cercle et pour ses sujets, tandis que Gallia méprise ouvertement les continentaux, et la grande majorité de la noblesse partage son avis. Dis-toi que j’ai dû insister pendant des mois pour qu’elle envoie des troupes à Itera.

— Oh. Donc, si je comprends bien…

— Ton idée de former un front commun ne me pose aucun problème. J’ajouterais même qu’avec les nouvelles apportées par Javeet, il devient urgent d’envisager cette possibilité. Mais je n’ai aucun pouvoir pour influer sur les décisions du cercle, seule. Mon principal atout réside dans le fait que je peux invoquer un conseil des Reines, mais la situation est encore trop tendue avec certaines pour que ce soit pertinent, pour l’instant.

— Caronn ?

— Et Cameecos, dans les Marais. Et, vraiment, Gallia…

Les lèvres de Jahanna se tordaient avec amertume chaque fois qu’elle prononçait le nom de sa consœur. À l’évidence, plus que de l’antipathie et des dissensions politiques, il existait un réel mépris entre elles.

— J’ai toutefois quelques réticences. Les messages que je reçois sont presque unanimes : tout le monde a peur que le prochain cercle qui attire l’attention sur lui ne subisse le même sort qu’Aïcko. Les Sorcières veulent protéger leur terre sacrée, tu t’en doutes.

Nara n’avait définitivement pas songé à tout cela en partant d’Aïcko. À l’époque, il lui importait juste de libérer ses sœurs et de faire réagir leurs dirigeantes.

— Je vais bientôt renforcer mes liens avec le continent en me mariant avec Naor, le frère de la Reine Izor. J’imagine que tu vois de qui il s’agit.

— Effectivement.

— Je ne suis pas ravie de devoir me marier, mais il est drôle et c’est un bon amant. C’est toujours ça.

L’élémentaliste leva un sourcil interrogateur, mais ne s’autorisa aucun commentaire. La projection astrale se stabilisait à nouveau, et un silence s’installa brièvement. L’Impératrice semblait presque sympathique à présent, sans doute grâce à cette pointe d’excentricité qu’elle montrait en privé.

— Je ne sais pas trop comment vous le demander mais…, confia Nara. J’aimerais poursuivre mon voyage, si c’est possible. Je veux chercher l’Arbre de Feu.

Jahanna la considéra un instant sans rien dire. Sa bouche se tordait avec nervosité, puis elle rit à gorge déployée. Vexée, Nara attendit qu’elle cesse et reprenne son souffle.

— Je suis sérieuse.

— Je l’avais deviné, mais avoue que c’est ahurissant d’entendre des choses pareilles de nos jours ! Bon, après tout, chacun est libre de ses croyances, même si c’est aussi insensé. Je te laisse repartir, à condition que tu ne t’occupes plus de cette histoire de guerre. La politique, ce n’est vraiment pas fait pour toi. L’Arbre de Feu, rien d’autre.

— D’accord.

Elle acquiesça, reconnaissante, sans même ressentir le besoin d’argumenter. Elle se sentait si lasse de ces manœuvres. L’avenir militaire des Sorcières se trouvait entre d’autres mains que les siennes. Il ne lui restait plus qu’à rechercher son dieu perdu.

Une nouvelle perturbation vint troubler l’environnement immaculé. Plutôt que des formes et des couleurs diffuses, l’air sembla se brouiller près de Jahanna. L’Impératrice se tourna pour découvrir une troisième femme à leur côté. Bien que toute la scène soit irréelle, Nara sentit son cœur se serrer : assise, Mezina posait la tête sur ses genoux sans prononcer un mot. Au coin de ses lèvres blêmes luisait un filet de sang. Jahanna se retourna vers Nara :

— Qui est-ce ?

— Je comprends pas… Je…

Sous le regard toujours plus confus de l’élémentaliste, son amie disparut comme elle était arrivée. Jahanna expliqua :

— Même s’il s’agit de ma projection, nous sommes dans ton rêve.

Elle jeta un dernier coup d’œil à l’endroit où se tenait la Sylvestre une seconde auparavant. Nara plantait ses doigts dans la peau de sa poitrine, ravagée par cette vision qui ne cessait décidément de lui revenir.

Mezina ; toujours calme, toujours souriante, toujours atrocement morte.

— Bien…, déclara l’Impératrice, gênée. C’était intéressant, mais j’ai une longue journée qui m’attend demain. Rassure-toi, tu te souviendras de toute notre conversation. J’espère que tu tiendras parole.

Avant qu’elle n’ait eu le temps d’ajouter quoi que ce soit, Nara sombra dans un sommeil sans rêves.

***

La température était délicieuse. Dès son accession au pouvoir, sept ans auparavant, Jahanna troisième du nom avait insisté pour faire installer une immense salle d’eau dans le palais, afin d’exploiter les sources chaudes des îles de Pzerion. Les bains communs : une brillante tradition aïckoise, selon elle. Lors de son unique visite dans ce cercle, elle avait pu apprécier les rudiments d’une vie plus simple, moins ombragée par les vipères de la politique : le tutoiement quasi systématique, l’absence de pudeur ou encore leur franchise, qui frôlait souvent l’impertinence, l’avaient séduite. Elle avait aussi eu une courte aventure avec son futur époux, ce qui rendait leurs fiançailles moins amères. Mais le rapport à l’eau, omniprésent, restait pour elle la découverte la plus marquante de son séjour. Comment Pzerion, en se composant d’îles, pouvait tant ignorer cet élément ?

L’Impératrice des Sorcières poussa un soupir d’aise en calant sa tête contre le rebord du bassin. Autant profiter de ce moment de tranquillité qui s’offrait à elle : d’ici quelques minutes, ses invitées la rejoindraient. Leur conversation ne s’éterniserait pas, et elle n’aurait sans doute aucun mal à les convaincre, mais elle aurait aimé un peu de paix avant que sa journée commence vraiment. Après, elle allait enchaîner la parade des réunions, des visites, des signatures…

Une servante ouvrit la porte pour laisser entrer les deux Sorcières qu’elle avait conviées. La première, d’une quinzaine d’années, semblait intimidée ; la seconde, la Paludonienne défigurée par l’acide, avançait au contraire d’un pas conquérant. Toutes deux portaient de simples toges blanches, qu’elles devraient enlever pour se joindre à elle.

— Bonjour Majesté, entamèrent-elles d’une même voix.

— Bonjour. Allez-y, baignez-vous. Je ne vous ai pas convoquées ici pour que vous restiez debout à vous tourner les pouces.

Aucunement gênée, Lucanos retira son vêtement et se glissa dans l’eau sans causer la moindre perturbation à sa surface. Jahanna se targuait de posséder un jugement de caractère assez fiable, et elle n’aimait pas cette femme : ses manières hautaines et ses expressions agressives n’auguraient rien de bon. Et d’après ce qu’avait rapporté Javeet, sa haine des Hommes la poussait à ignorer le danger et à risquer sa vie, comme celle des autres. Une inconsciente avec beaucoup trop de pouvoir.

La jeune belliciste qui l’accompagnait, Luan, trempa tout d’abord les pieds, avant de se déshabiller avec le manque d’aise d’une adolescente, et de les rejoindre. Selon les lois du Bois Refuge et de Pzerion, elle atteindrait sa majorité d’ici peu, mais il lui restait encore du chemin avant de devenir adulte.

— J’ai cru comprendre que vous portiez un certain intérêt pour l’astralisme, lui lança-t-elle pour détendre l’atmosphère.

Luan hocha la tête sans savoir où regarder.

— Oui, Majesté. Même si le bellicisme suit davantage la tradition du Bois Refuge, mon cousin a insisté pour que j’apprenne les bases de l’astralisme, pour me protéger en cas de besoin.

— Votre cousin a raison.

Lucanos poussa un ricanement, mais ne prit pas la parole.

— Et vous, entonna la souveraine à son attention, vous ne pouvez être qu’arcaniste, vu votre accent.

— Évidemment.

Si la veille, Jahanna avait insisté pour que Nara la tutoie, elle acceptait mal cette démonstration de familiarité à son égard sans qu’elle y ait consenti. Sourcils froncés, elle laissa le temps à la Paludonienne de rectifier enfin :

— Majesté.

Les prunelles de Lucanos auraient pu envoyer des étincelles. Leur cadette décida d’intervenir :

— Pourquoi nous avoir appelées, Majesté ?

Jahanna commença à se savonner tranquillement, comme pour contrebalancer la lourdeur ambiante. Elle n’aurait sans doute aucun problème à convaincre ses deux invitées, mais préférait ne pas les brusquer.

— J’aimerais vous parler de Nara Tialle. J’ignore si vous le savez, mais elle a atteint une certaine notoriété, même ici. Elle est peut-être l’héritière de sa maison, elle reste toutefois une Sorcière du « peuple », vu qu’Aïcko ne possède pas vraiment de caste correspondant à la noblesse de Pzerion. Une Sorcière du peuple, donc, qui a bravé tous les dangers pour secourir ses sœurs prisonnières, a affronté des Chasseurs et même des Prêtres… Avouez que ça ressemble presque à un personnage de conte.

— Où voulez-vous en venir… Majesté ? s’enquit Lucanos.

Ravie d’avoir à peu près maté l’arcaniste, Jahanna reprit de plus belle :

— La ferveur populaire a ses bons comme ses mauvais côtés.

Luan et Lucanos échangèrent un regard furtif, qui n’échappa toutefois pas à la souveraine. Jahanna s’amusait toujours de voir l’effet de ses changements d’attitude selon la situation donnée. Sa sévérité de la veille, bien que nécessaire, la fatiguait dans un entourage plus restreint.

— Ses actions ont été louables, mais nous devons garder en tête qu’elles sont sans doute à l’origine de la destruction d’Aïcko. J’en ai parlé avec elle, mais je voudrais qu’une chose soit claire : elle doit laisser la politique de côté. Unifier les cercles, provoquer les Hommes, ce sont des projets trop ambitieux, et surtout trop insensés. Nous ne pouvons pas risquer que d’autres Sorcières choisissent de suivre la même voie qu’elle. Il faut que Nara reste focalisée sur sa quête improbable. L’Arbre de Feu.

Luan se tendit comme un arc, prête à bondir. Quant à la Paludonienne, son visage demeura aussi neutre que si on lui avait annoncé qu’il y aurait de la pluie en destembre.

— Voilà pourquoi je vous ai demandé de vous joindre à moi, conclut Jahanna. J’aimerais que vous fassiez en sorte que Nara ne se consacre qu’à l’Arbre, et que vous mettiez tout en œuvre pour cela.

La benjamine s’humecta les lèvres, à la recherche d’une réponse. Sa camarade n’hésita pas autant :

— Très bien, nous le ferons. Et si elle devait s’éloigner de cette route, je la tuerai.

Jahanna déglutit avec peine, mais masqua sa stupéfaction. Malgré toutes les petites menaces qu’elle avait pu recevoir, la plupart concernant sa propre vie, jamais on ne lui avait annoncé une intention de meurtre de façon aussi franche. Et ce sans aucune justification. Décidément, cette Lucanos se révélait plus dangereuse et imprévisible qu’elle ne l’aurait cru.

— Ce ne sera pas nécessaire. Surtout si Nara se contente de faire ce qu’on lui dit sans mettre nos cercles en danger, reprit-elle.

Derrière elle, Luan avait pâli et ses sourcils s’incurvaient avec inquiétude. Elle adressa cependant un signe d’acquiescement à la dirigeante, sans pour autant proférer la même sentence que sa compagne.

— Très bien, ajouta Jahanna, toujours secouée par la déclaration de Lucanos. Je pense qu’il est préférable que vous rentriez sur le continent, mais vous devriez profiter un peu de Pzerion avant de repartir. Vous m’avez semblé tous épuisés hier, lors de l’audience. Voyager à un tel rythme n’est pas conseillé.

Sur ces mots, elle se leva et sortit de la grande baignoire avant de se sécher dans une serviette en coton. Même si elle aurait préféré s’attarder dans l’eau, le conseil du cercle l’attendait. De toute façon, elle ne parviendrait pas à se détendre au contact de Lucanos.

Cette dernière la salua vaguement, imitée par la jeune belliciste de façon plus respectueuse. Quand Jahanna s’éclipsa, un malaise lui obstruait la gorge. Sa journée au palais s’annonçait plus que maussade.

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