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Joan Delaunay

mercredi 23 décembre 2020

L'Arbre de Feu - Livre I

Chapitre 18 - Parmi les Reines, un Roi

Papa et Maman sont partis depuis un an. Luan s’est bien adaptée en fin de compte : elle a acquis le statut d’élève modèle à l’école de bellicisme, et elle me propose volontiers son aide à la maison. Malgré cela, je ne peux m’empêcher de constater que ses yeux sont rougis parfois le matin, même si elle me cache ses pleurs. Et il m’est impossible de trouver les mots pour la consoler : à quoi bon lui mentir, prétendre que tout ira bien ? Nous vivons dans l’incertitude au quotidien, le cœur serré à l’idée de recevoir un courrier de nos parents, qui pourrait être le dernier.

 

— Extrait du journal d’Arlam Nessem, 8 ovocet, an 1147

Bourier 1151, cercle d’Itera

Les maisonnées de bois s’éparpillaient à travers une grande plaine verte ; des îlots de pierres plates les reliaient en une élégante arborescence. Dans les jardins, de paisibles ruisseaux circulaient et formaient des mares ourlées de roseaux. Sur les nénuphars qui les constellaient, des grenouilles timides s’élançaient et regagnaient la rive herbeuse où elles disparaissaient alors.

En cette fin de journée, Nara avait ôté ses bottes afin de laisser la verdure lui chatouiller les pieds : les jours s’allongeaient et le printemps s’avérait étrangement doux dans cette partie du monde, plus septentrionale que la majorité du continent. Elle retrouvait l’odeur de la terre humide et le discret parfum des fleurs. Son visage fatigué s’apaisa, sous le regard bienveillant d’Esra, qui marchait à ses côtés.

— Pourquoi est-ce qu’on raconte parfois qu’Itera est un cercle d’extrémistes ? demanda Luan.

Talleck haussa les sourcils, surpris d’entendre un tel mot dans la bouche de la jeune fille. D’un geste de la tête, il appuya la question de Luan.

— Chez les Iterans, expliqua Esra, la notion de « couple » n’existe pas vraiment. Les Sorcières vivent entre frères et sœurs et élèvent leurs enfants de cette façon. Elles considèrent que la paternité ne peut être prouvée, et donc que les hommes n’ont aucun droit sur leurs fils et filles.

Lucanos ricana pour signaler son approbation des traditions iteranes. Les autres ne parurent pas s’émouvoir de cette piqûre de rappel : pour eux, cela constituait une curiosité plus qu’un choc.

La mine renfrognée de l’alchimiste tandis qu’il prononçait ces mots n’était pas due qu’à ces étrangetés insulaires. Quelques jours auparavant, alors qu’ils franchissaient les montagnes, Nara lui avait révélé l’identité de Dalen Tarah : un enfant Aïckois enlevé à sa mère.

— Je comprends mieux pourquoi il me semblait familier…, avait-il murmuré.

— Je sais, j’ai toujours du mal à l’admettre. Mais c’était complètement idiot de ma part de croire que je pourrais le changer. Il est parmi les Hommes depuis trop longtemps maintenant : c’est un Prêtre, pas une demi-Sorcière qui aurait besoin d’être sauvée.

Le ton de la conversation s’était révélé plus amer que prévu. Bien que très brève, l’expérience de sa sœur dans la cage l’avait fragilisée, tant physiquement que mentalement. Esra usait de ses dons pour lui procurer des remèdes contre les insomnies, sans succès. Les blessures de l’esprit ne guérissaient pas aussi aisément.

Nara avança vivement, suivie de près par Arlam et Talleck, également soucieux de sa santé. Javeet et Luan leur emboîtèrent le pas.

— Ne t’en fais pas, elle est solide. Elle ne perd pas de vue son objectif.

Lucanos s’était glissée derrière l’Aïckois ; le timbre de sa voix n’avait rien de rassurant, mais il devait reconnaître qu’elle avait sans doute raison. Nara n’avait cessé de parler de son projet de rencontrer la Reine d’Itera.

— Je ne suis pas aussi optimiste que toi. Elle devrait vraiment se reposer.

L’arcaniste soupira. Elle dénoua son masque et planta son regard de charbon dans le sien. Esra ne vit pas l’odieuse cicatrice ; seuls comptaient ses yeux.

— Tu passes ton temps à te soucier des autres : ta sœur, ta mère, même moi. Arrête un peu et prends soin de toi. Et si tu tiens vraiment à t’inquiéter pour Nara… On risque d’être coincés ici un moment. Les parents d’Arlam et Luan sont bien venus aider les Iterans, non ? On parie qu’ils voudront rester auprès de leurs géniteurs ?

Esra se contenta de sourire, en espérant qu’elle se montrait clairvoyante. Autant profiter du répit que leur offrait Itera. Il supposait que Lucanos faisait un effort d’attention car elle se sentait redevable envers lui : en tant que seul alchimiste du groupe, c’était lui qui avait pris soin d’elle après sa blessure. Il avait fallu retirer le projectile fiché dans son abdomen, le cristal qui inhibait sa magie et l’empêchait d’arrêter le saignement. Il avait bien cru que l’arcaniste calcinerait la région entière dans sa douleur. Ils avaient pu reprendre la route en tâchant de la ménager, mais après plusieurs jours à boire des potions curatives et à étaler un onguent sur sa plaie, elle paraissait revivifiée. Et plus déterminée que jamais à vouloir faire payer chaque Homme pour le mal qu’on lui avait infligé. L’Aïckois trouvait étrangement rassurant de la savoir à ses côtés.

***

Une fois arrivés dans le cercle, ils prirent vite conscience des ravages des combats avec les Hommes : de nombreux blessés se reposaient sur des bancs de pierre, ou d’autres, agonisants, profitaient des derniers rayons que le soleil leur offrait. Les alchimistes manquaient ici, et Esra se mortifia de n’avoir jamais songé à rejoindre le front. Personne ne vint à leur rencontre : à quoi bon accueillir les nouveaux arrivants ? D’autres suivraient d’ici peu.

— Et pour trouver la Reine ? s’enquit Talleck.

— Heureusement que les Iterans parlent notre langue, commenta Arlam. Nous pouvons demander à un habitant de nous indiquer le chemin.

Nara s’empressa d’appliquer ses dires. Elle affichait l’exaltation fébrile de ceux qui manquent de sommeil. Malgré le conseil de Lucanos, son frère ne la quittait pas des yeux. Elle parvenait, avec ses gestes exagérés et imprécis, et son sourire en guise de masque, à duper leurs compagnons. Mais difficile de tromper Esra : les années de séparation ne changeaient rien au fait qu’ils formaient une famille.

— Elle devrait se calmer, on dirait qu’elle va s’effondrer, commenta quelqu’un derrière lui.

L’alchimiste acquiesça, puis se rendit compte qu’il connaissait cette voix, bien qu’il soit incapable de la trouver agréable ou insupportable. Avec une lenteur infinie, il se tourna vers son interlocuteur. Sous des cheveux de jais, ses yeux bleus le fixaient, le scrutaient des pieds à la tête, et derrière une courte barbe, un sourire se dessina avec subtilité.

Esra ne dit rien. Son poing vint cueillir le menton de son frère en guise de salut.

— Non, mais je rêve ! rugit-il. Qu’est-ce que tu fais là ?

Sans lui laisser le temps de répondre, il tenta de lui asséner un nouveau coup, mais Olra avait pris soin de s’éloigner.

— C’est pas franchement une façon de fêter des retrouvailles, rétorqua-t-il en se massant la mâchoire.

Nara rejoignit Esra, muette ; personne n’osait prononcer le moindre mot. Arlam crut bon de vouloir briser le silence :

— Donc, tu dois être Olra Tialle.

L’enthousiasme s’éteignit dans sa voix avant même qu’il ne finisse sa phrase. Nara prit cependant le relais :

— Ça fait longtemps. Combien, rappelle-moi ?

— Onze ans.

Olra ne flancha pas en prononçant ces mots ; Esra n’en fut que plus énervé.

— Tu te fous de nous, articula-t-il. C’est dingue.

— Je devrais me répandre en excuses, c’est ça ?

L’alchimiste se rua sur lui, en oubliant le reste du monde. Olra n’avait jamais accepté l’idée que Nara deviendrait un jour la représentante de la maison Tialle ; il s’était enfui à l’âge de dix-sept ans pour ne plus jamais réapparaître, ni pour s’occuper de leur mère, ni pour enterrer leur père.

Avant qu’il ne l’atteigne, un énorme reptile lui barra la route. Parmi les conflits qui avaient autrefois opposé Olra à leurs parents figurait sa volonté de devenir empathiste. À l’évidence, il avait réalisé son rêve.

Le serpent, aussi épais que son bras, se dressa et montra les crocs, bien décidé à protéger son maître. Lucanos surgit aux côtés d’Esra, des flammes naissant au creux de ses paumes.

— Et si on se calmait tous ? suggéra-t-elle. Je doute que ta bestiole apprécie que j’abîme sa jolie peau écailleuse.

Avec un large rictus, Olra écarta les mains et incita son reptile à revenir auprès de lui. Les empathistes possédaient la capacité, difficile à maîtriser mais époustouflante, de communiquer par télépathie avec les animaux. Un coup d’œil révéla qu’Olra s’était lié, en plus de son serpent, à un caméléon pzerionnois, bien plus gros que Zylph, ainsi qu’à un aigle de Formont.

— Et sinon, qu’est-ce que vous faites ici ? demanda-t-il.

— Nous sommes venus pour obtenir une audience auprès de la Reine, rétorqua Javeet avec impatience. Pas pour régler des querelles de famille.

Son message s’adressait autant à lui qu’à ses cadets. Nara prit Esra par le bras pour lui intimer de se calmer.

— Est-ce que vous connaissez un endroit où nous pourrions passer la nuit ? continua l’espion.

— Oui, bien sûr. Vous pouvez venir chez moi.

***

Assise au bord de la mare au centre du jardin d’Olra, Nara profitait du calme nocturne. La nuit avait étalé son manteau d’encre et la lune, timide, se cachait derrière d’épais nuages. La maison de son aîné pouvait abriter une dizaine de personnes, du moment qu’elles acceptaient de se tasser un peu. Peut-être se sentait-il coupable et tentait-il de se racheter ? Il avait fallu négocier avec Esra, mais ce dernier avait fini par décréter qu’il ne pénétrerait dans l’enceinte que pour dormir, avant de partir explorer le cercle en compagnie de Lucanos.

— Tu as une de ces têtes.

La voix d’Olra fit sursauter l’élémentaliste. Elle était persuadée que toute la maisonnée dormait. Son crâne bourdonnait en continu depuis plusieurs jours, elle pensait que le silence iteran pourrait arranger cela, à tort. Son frère vint se placer auprès d’elle.

— Merci.

— Ces cicatrices, c’est… ?

— Un poignard trempé dans l’acide. Ça date du jour où Papa est mort.

— Je vois.

Leurs caractères, assez semblables, leur avaient causé bien des disputes durant l’enfance, mais leur permettaient aussi de s’entendre là où Esra ne le pouvait. Nara et Olra n’arrondissaient pas les angles, pour le meilleur comme pour le pire.

— Maman a survécu à l’attaque d’Aïcko, mais elle ne va pas très bien.

— Et maintenant, elle est où ?

— Au Bois Refuge. On a trouvé un alchimiste pour s’occuper d’elle après la destruction du cercle. Si toute cette histoire s’arrange, on l’emmènera à Erroubo, je suppose.

— Aïcko… Ça a dû être horrible…

Un bref silence s’installa, à peine perturbé par les bruits des insectes qui s’éveillaient une fois le soleil couché. Nara ferma les paupières, assez longtemps pour revoir les images de l’attaque de son cercle : les flammes dans les ténèbres, les étincelles qui volaient, les grondements assourdissants. Et Mezina qui la fixait, immobile sur le fleuve.

— Tant que j’y pense…, déclara soudain Olra. C’est arrivé assez récemment, alors vous ne le savez peut-être pas, mais la Reine d’Itera est morte.

Visiblement peu bouleversé par cette nouvelle, il poursuivit :

— De vieillesse. En fait, c’est surprenant qu’elle ait vécu si longtemps avec une vie aussi stressante que celle qu’on mène ici.

— Les combats n’ont pas cessé ?

— Pendant l’hiver, si, car la montagne est impraticable pour les Hommes, et les tempêtes les empêchent d’accéder à cette partie de l’île par la mer. Mais les beaux jours reviennent, et eux avec. Tu as pu le constater, je suppose. Bref, le petit souci qui va se présenter, c’est que l’héritière de la Reine est un héritier.

La fatigue de Nara l’empêchait de recevoir cette information avec toute la lucidité nécessaire, aussi préféra-t-elle la laisser pour plus tard. Elle décida plutôt de lâcher la bombe qu’Olra attendait avec certitude :

— Alors, qu’est-ce que t’as fait pendant tout ce temps ?

L’empathiste pinça les lèvres tout en souriant ; son visage se déforma en une grimace très familière à la maison Tialle.

— J’ai pas mal voyagé. Erroubo et Pzerion, surtout. Je suis ici depuis trois ans, histoire de me perfectionner dans l’empathie. Tu verrais ce que certaines Sorcières sont capables de faire, c’est impressionnant.

Nara lut sur ses traits l’excitation qu’il ressentait en observant de tels prodiges, mais elle s’évanouit soudainement.

— Je sais qu’Esra et toi, vous croyez que je ne suis pas revenu à Aïcko par égoïsme. Mais c’est un peu plus compliqué.

Sa cadette perçut le sérieux dont il faisait preuve, aussi n’intervint-elle pas. Il poursuivit :

— Quelques mois avant l’attaque, je suis tombé malade. Les fièvres erroubéennes. J’étais si faible que je ne pouvais même pas tenir debout. Certains jours, j’arrivais à peine à respirer, j’étais à peine conscient, et la plupart du temps incapable d’utiliser la magie. Il m’a fallu presque deux ans pour m’en remettre.

Nara avant anticipé de nombreuses explications, mais pas une chose aussi simple et dévastatrice qu’une maladie. Comment lui en vouloir dans de pareilles conditions ? En supposant qu’il ne mente pas, bien entendu.

— Mais…, contesta-t-elle, un brin suspicieuse. Tu as dû attraper ça à Erroubo. Il y a plein d’alchimistes là-bas, ils ne pouvaient rien faire ?

— Non, c’est une sorte de grippe qui mute constamment. Un vrai calvaire. Mais bon, je devrais m’estimer heureux : au moins c’était pas la fièvre des Marais.

— C’est sûr.

— Enfin, bref… Quand j’ai appris ce qui était arrivé, que Papa était mort et que Maman n’allait pas bien, des années s’étaient écoulées. Des années. Comment est-ce que j’aurais pu revenir au cercle après tout ce temps, comme si de rien n’était ?

Nara accepta les éclaircissements de son frère. Elle reconnaissait le ton dans sa voix, l’expression sur son visage : la même culpabilité qui lui étreignait le cœur. Bien sûr, il n’avait proféré aucune excuse, mais en demander autant de la part du fils prodigue de la famille relèverait du ridicule.

— Tu sais que ça va être plus compliqué avec Esra. Il a passé des mois à s’occuper de Maman et moi, tout seul.

— Je sais.

L’élémentaliste n’attendait pas de leur frère qu’il le croie ou le pardonne, mais elle espérait malgré tout qu’il accepterait de faire une trêve. Elle en ressentait le besoin ; un peu de paix, avant de repartir.

— Tu devrais aller te coucher. Tu rencontres le Roi demain.

Olra retourna dans sa maison. Nara resta immobile un instant : une ridule vint perturber la surface de l’eau, jusqu’à s’échouer devant elle. Son souffle se bloqua dans ses poumons. De l’autre côté de la mare, Mezina trempait un orteil, un sourire silencieux et ensanglanté sur les lèvres.

***

Plutôt qu’un palais ou des appartements luxueux, la demeure royale d’Itera ressemblait davantage aux autres habitations, à ceci près qu’elle était plus spacieuse. Le bois précieux qui composait la charpente avait été décoré avec soin, et de discrètes dorures paraient les meubles, mais dans un cercle différent, la maison aurait pu appartenir à n’importe quelle Sorcière fortunée. Le jardin s’étalait en valons herbeux et en ponts enjambant un ruisseau. Près d’une mare, un banc offrait aux visiteurs un abri entre les roseaux où discuter sereinement.

Le Roi Pajera glissa ses doigts sur son front soucieux. Nara lui donnait une cinquantaine d’années, tout au plus. Son crâne rasé et ses lunettes le vieillissaient, mais on devinait la robustesse de ses muscles et la précision de ses gestes.

— Vous arrivez au mauvais moment, hélas, soupira le souverain.

Il avait accepté de recevoir Nara et Javeet sur la demande d’Olra, qu’il avait déjà rencontré à plusieurs reprises. Les autres profitaient de leur première journée sans voyage depuis des semaines pour se reposer.

— Vous devez comprendre que je suis Roi depuis peu, moins d’un an, et les critiques fusent de tous les côtés : on parle de mon attitude vis-à-vis des autres Reines, de l’Impératrice… alors que je ne fais que poursuivre la politique de ma mère. Il y a bien sûr la guerre, qui ne porte pas vraiment ce nom, et qui ne semble jamais s’arrêter. Et bien évidemment, on ne m’épargne pas sur la question de ma descendance.

Il paraissait étrangement calme en énonçant tous ces problèmes. Cela impressionna Nara, qui éprouva un plus grand respect encore pour cet homme.

— Votre cercle a besoin d’aide, répondit-elle d’une voix posée. Vous pourriez m’accompagner à Pzerion afin d’obtenir un soutien de la part du corps armé de l’Impératrice.

Un sourire discret, mais amer, s’étira sur ses lèvres ridées.

— Ma mère a demandé son appui des années durant. Jahanna a envoyé quelques troupes, pour la forme. Mais vous connaissez certainement le refrain : « les cercles doivent conserver une amitié indépendante afin de ne pas se nuire ». Son palais se trouve à Pzerion, elle ne va pas se mettre en danger pour les autres.

L’Aïckoise approuva en silence. Elle-même avait toujours eu ce raisonnement par rapport aux Pzerionnois. Ses espoirs reposaient sur le fait que les Reines des cercles plus petits, ou plus isolés, ne pourraient accepter bien longtemps cette inaction. Et quand, en grandissant, rien n’avait changé, elle avait décidé que ce serait à elle de montrer le chemin.

— Izor…, reprit-elle. La Reine Izor a déjà convaincu la Reine Mireth, et elles tentent de mettre la Reine Caronn de leur côté. Vos quatre voix pourraient faire pencher la balance.

— C’est curieux. Je n’aurais pas cru qu’une jeune fille de votre âge pourrait souhaiter aller en guerre contre un ennemi qui nous dépasse en nombre et en technologie. Sans parler des Prêtres.

À ce mot, Nara tressaillit. Elle revit en un battement de cils les instants qu’elle avait passés dans la cage en compagnie de Dalen. Elle se ressaisit cependant :

— Aïcko a subi beaucoup trop de pertes pour que je ne veuille pas prendre les armes.

— J’ai été profondément attristé par la destruction de votre cercle, confia Pajera, sur un ton un peu trop neutre pour être honnête.

— Vous avez vos problèmes, rétorqua l’élémentaliste. Nous avons les nôtres. C’est bien ça le souci, au final. La belle amitié des Sorcières, c’est du vent.

Javeet s’éclaircit la gorge pour lui rappeler sa place, mais le souverain d’Itera parut apprécier une telle fougue.

— Peut-être. Mais vous ne changerez pas le monde toute seule.

— Le monde a déjà changé, votre Majesté. Et il vaut mieux agir que subir.

Surprise de l’intervention de l’espion, Nara se tourna vers lui, coite. Malgré son soutien tacite, jamais il n’avait exprimé clairement sa position. Il avait probablement évolué à son contact, lui aussi.

— Aïcko n’est plus, poursuivit-il. Les Marais et le Bois Refuge connaîtront un sort similaire, même si cela doit prendre des années. Notre désunion risque de causer notre perte.

Pajera soupira longuement. Dans la mare, quelques poissons agitaient leurs belles couleurs sous les nénuphars, sans que l’eau ne se trouble. Une légère brise dessina enfin des ridules à sa surface ; des fleurs à peine écloses se décrochèrent des arbres pour s’échouer à leurs pieds.

— Je viendrai.

Stupéfaits, Javeet et Nara restèrent bouche bée. Le Roi leva une main apaisante.

— Vous ne semblez cependant pas comprendre ma situation. Ici, le mariage n’existe pas. Malgré les amantes que j’ai pu avoir, je ne pourrai jamais prouver que j’ai eu une fille qui pourra prendre ma place une fois mon heure arrivée. La proximité de Formont rend ma mort plus imminente à chaque attaque. Et je ne parle pas que des Hommes…

— Vous redoutez un assassinat ? interrogea Nara.

— Comme tout souverain. Disons que si je venais à disparaître, une de mes cousines occuperait le trône. Cette situation n’a pas eu lieu depuis des siècles. La cousine en question n’a pas reçu l’éducation nécessaire pour gouverner le cercle, encore moins pour mener une guerre d’usure, mais certains préféreraient tout de même la voir à ma place… Tout plutôt qu’un homme.

Un silence imbibé de gêne s’installa. Les yeux pâles de Nara contemplèrent les branches qui oscillaient au rythme du vent. Ses paupières se fermèrent de lassitude. Les images de Mezina l’assaillaient, venaient et repartaient par vagues. Même en se concentrant sur les bruits alentour, elle ne parvenait à s’en défaire. Elle mit plusieurs secondes à s’apercevoir que la conversation s’était poursuivie.

— …permettez-nous de vous quitter, déclara Javeet. Le temps que vous preniez votre décision.

— Je vous l’ai dit. Je viendrai.

Les deux étrangers se retirèrent avec respect, laissant le souverain à son jardin, et à son esprit encombré de soucis.

***

Leur repas frugal à la main, Luan et Arlam déambulaient dans les rues d’Itera. La benjamine du groupe n’avait tenu qu’une nuit avant d’entraîner son cousin à la recherche de leurs parents. Ils ne détenaient pas d’indications précises sur l’endroit où les trouver, aussi se mirent-ils à arpenter les allées. Le conflit frontalier ravageait le cercle depuis une dizaine d’années, et les renforts venus de l’extérieur arrivaient difficilement. À contrecœur, Ethys et Vallys avaient quitté leurs enfants en compagnie de leurs femmes respectives, Maja Nessem et Derenn Ertolomaï. La fréquence des courriers, d’abord quotidiens, s’était estompée. La dernière lettre que Luan avait reçue datait de plusieurs mois, et elle ne l’avait lue que lors de son passage au Bois Refuge après la destruction d’Aïcko.

Pour la première fois, elle découvrait la vie près du front de ses propres yeux. Bien sûr, ses parents lui avaient décrit les scènes auxquelles ils avaient assisté, parfois apocalyptiques, parfois étranges : des Sorcières estropiées qui rampaient pour atteindre un banc ; de jeunes soldats qui partageaient leurs rations avec les plus âgés ; des Iterans qui accueillaient chez eux les nouveaux arrivants ne pouvant se permettre de se loger. Le calme était revenu avec l’hiver, mais certains vestiges d’anciennes batailles demeuraient visibles. Quelques bâtisses avaient été dévastées par des armes humaines, des routes nécessitaient des pavés neufs et les jardins en bordure faisaient peine à voir.

S’occupant chacun d’un côté de l’avenue, Arlam et Luan scrutaient les visages des passants. Les yeux étirés des Iterans s’écarquillaient devant leurs airs curieux.

— Je me sens un peu misérable, susurra Arlam. Je suis adulte, j’aurais pu rejoindre le front moi aussi, au lieu de poursuivre ma thèse.

— Et me laisser toute seule, une fois de plus ? Merci bien.

Malgré la pertinence de son argument, l’illusionniste ne parvenait à se rasséréner. Luan capta des regards sévères à leur encontre, mais elle n’hésita pas à froncer les sourcils à son tour. Elle concevait que les habitants du cercle éprouvent du ressentiment vis-à-vis des Sorcières extérieures, mais ce conflit lui avait pris ses parents et seul Arlam avait assumé la responsabilité de l’élever depuis. Le jugement que portaient les locaux l’irritait.

Au milieu des faciès tuméfiés et couverts de bandages, une longue chevelure presque blanche attira l’attention de la belliciste. Sa mère avait dû changer depuis son départ, et perdre quelques pigments avec l’angoisse quotidienne, au passage. Mais la Sorcière qui se retourna avait une dizaine d’années de trop.

— Aïe !

Les doigts d’Arlam venaient de lui pincer le bras avec vigueur. Son regard le foudroya, puis se braqua dans la même direction que celui de son aîné. Elle reconnut un menton, un nez, des sourcils fins. Les visages identiques de Vallys Ertolomaï et Ethys Nessem affichaient leur stupeur ; puis des rides chatouillèrent leurs yeux tandis qu’un large sourire fendait leurs joues.

Sans prononcer un mot, les deux cousins se frayèrent un chemin parmi les passants, esquivant les coups d’épaules jusqu’à leurs paternels. Le sang de Luan cognait contre ses tempes avec un tel empressement qu’elle peinait à percevoir les sons autour d’elle.

— Papa !

Bien qu’elle ait cru prononcer ce mot, ses lèvres lui parurent immobiles. Peut-être était-ce Arlam qui avait interpellé son propre parent. La jeune fille ferma les yeux, submergée par une excitation mêlée à une pointe d’angoisse. Vallys Ertolomaï appartenait depuis trop longtemps à ses souvenirs. Était-elle même sûre de ne pas se leurrer sur son identité ? L’étrange idée de confondre son père et son oncle la fit sourire avec nervosité. Les paupières toujours closes, elle laissa des bras vigoureux la serrer contre un large torse. Elle sentit ensuite les cordes vocales vibrer dans un rire rauque, suivi d’une simple phrase :

— Ma petite fille a bien grandi, à ce que je vois.

La belliciste demeura ainsi de longues secondes, des larmes perlant au coin de ses yeux, et le nez enfoui dans la chemise de son père ; son odeur n’avait pas changé et la plongeait dans un bain de souvenirs d’enfance. Les voix surexcitées d’Arlam et de son oncle lui parvenaient, comme dans un écho, sans doute pour évoquer leur épopée à travers le continent.

Luan préféra profiter de l’instant.

***

— Je m’entretiendrai avec Nara pour la convaincre de rester quelques semaines de plus ici. Ça ne devrait pas poser de problème, je pense.

Assis en tailleur, Arlam servit le thé à ses parents. Luan, Vallys et Derenn avaient préféré s’installer dans un jardin public pour embaumer leurs retrouvailles de douceur printanière.

— Je dois avouer que c’est le dernier endroit où je m’attendais à te trouver, commença Maja Nessem.

— Surtout avec Luan…, ajouta son époux.

L’illusionniste crut déceler un léger reproche dans la voix de son père, mais préféra ne pas s’en formaliser. Après tout, lui-même n’aurait jamais envisagé d’emmener sa cousine hors du cercle, à peine un an plus tôt.

— Oui, j’imagine votre surprise. J’avais d’ailleurs peur que Vallys et Derenn ne m’en veuillent, mais ils sont trop heureux de voir leur fille pour s’en préoccuper.

— Je ne te le fais pas dire, répondit Ethys avec un petit rire.

Il porta la tasse à ses lèvres et but son thé jusqu’à la dernière goutte. Arlam savait bien qu’il n’appréciait pas trop ce breuvage, trop amer à son goût, mais qu’il faisait l’effort pour son unique enfant. Ce détail lui tira un sourire discret.

— Nous voyageons avec d’autres Sorcières. Croyez-moi, nous sommes bien entourés.

— Je suis curieuse d’en entendre plus !

Arlam prit une grande inspiration, puis entama en détail le récit de son épopée auprès de Nara. Il ne cacha pas sa fierté en évoquant le rôle de Zylph dans la libération de ses consœurs à Froidelune ; sa confusion face aux différences culturelles qu’il avait découvertes. Ses parents l’observèrent, impressionnés par ses exploits, mais catastrophés par les nouvelles qu’il leur rapporta du continent.

— Cette Nara m’a l’air d’être un sacré personnage, déclara finalement Maja.

— Je ne peux pas te contredire, répondit l’illusionniste. Son courage est parfois aléatoire, et elle manque de recul sur beaucoup de choses. Et surtout, elle a cette foi insensée autour de l’Arbre de Feu…

— Pourquoi ne pas y croire ? rétorqua sa mère. Regarde-nous : voilà bientôt cinq ans que nous avons décidé de venir porter secours aux Iterans, que nous combattons les Hommes. Et ce conflit n’évolue pas d’un cil. Tu serais surpris de voir à quel point le culte des Reptiles a resurgi ici. Après tout, pourquoi ne pas chercher l’espoir ailleurs ?

Ethys acquiesça en silence, et se resservit en thé. Peut-être avait-il fini par en aimer les arômes, après tout ?

Ce fut au tour de ses parents de lui narrer les événements des quatre dernières années. Arlam les écouta avec attention, bien qu’une partie de son esprit vagabonde vers d’autres pensées. Il acceptait enfin l’idée que les croyances de Nara pouvaient avoir du bon.

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