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Joan Delaunay

lundi 23 novembre 2020

L'Arbre de Feu - Livre I

Chapitre 16 - Croisements

D’un cercle à l’autre, l’âge de la majorité varie pour les Sorcières. Cela va de quatorze ans à Itera jusqu’à vingt ans en Erroubo. L’autorité impériale tente d’homogénéiser tout cela, sans grand succès. Nos différences sont ainsi marquées même dans les aspects les plus simples de nos vies. Curieusement, l’âge auquel les Sorcières acquièrent leur artefact de vol reste identique partout : quatorze ans, comme s’il s’agissait là d’une loi plus ancienne, inscrite en nous plutôt que dans nos coutumes.

 

— Extrait de l’Histoire des Sorcières, d’Oltun Damialle, an 885

Bourier 1151, cercle du Bois Refuge

— Maintenant, écoute-moi : il faut que nous agissions ensemble, sinon vous allez finir comme nous ! Et avec tout ce bois, crois-moi que les oiseaux et les abeilles ne seront pas ravis que les Hommes mettent le feu ici !

Depuis plus d’une heure, la Reine Izor faisait trembler sa voix grave dans la salle du trône de ses congénères. Mireth se tenait droite sur son siège, immobile, ses petites mains posées sur ses genoux. Caronn avait passé une jambe par-dessus le bras de son fauteuil ; une attitude nonchalante qui se voulait en contraste avec son caractère emporté.

— Izor, votre cercle a été ravagé et nous en sommes désolées…, souffla-t-elle. Mais nous ne pouvons pas nous en mêler, sinon c’est là que les Hommes viendront nous réduire en cendres.

Arlam et Nara observaient cette joute verbale en silence. Aucun d’eux n’avait sa place dans cette négociation, mais ils tenaient le rôle d’émissaires officieux entre leurs deux cercles. L’illusionniste aurait préféré laisser cette tâche à un autre, cependant il avait accompagné son amie, toujours dévastée par la destruction de son foyer.

— Caronn…, murmura Mireth.

— Oh, s’il te plaît, ne me dis pas que tu penses sérieusement qu’elle a raison ?

Arlam restait surpris d’entendre l’aînée de ses deux Reines parler de façon aussi familière. Ce gouffre qui existait entre les cultures belliciste et illusionniste dans son cercle le fatiguait parfois, il le ressentait dès que Luan lâchait sur lui son caractère explosif.

— J’ai peur qu’elles finissent par s’entretuer, lui chuchota Nara.

Il hocha la tête ; un mince filet de sueur froide se formait dans son dos à mesure que la discussion avançait. Si Mireth paraissait ouverte à la proposition d’Izor, Caronn y demeurait résolument opposée. Elle ne se souciait que du bien-être de ses citoyens, du moins l’espérait-il. Pour elle, peu importait le sort des autres cercles.

— Caronn, tu as trente ans, grandis un peu ! s’exclama la souveraine d’Aïcko.

À la grimace de Nara, Arlam sut qu’elle reconnaissait le ton dans sa voix : sans doute l’avait-elle entendu à plusieurs reprises. Quant à lui, il était certain que cette remarque ne plairait pas à sa Reine.

L’exode aïckois s’était déroulé dans le froid et la douleur. Les enfants ne pouvaient voler, pas plus que les rares Hommes et Mages qui vivaient parmi elles. Leur extrême fatigue les avait obligées à effectuer de nombreuses pauses et le trajet en avait été sensiblement rallongé. Quand elles avaient atteint le cercle du Bois Refuge, le printemps arrivait, comme pour les soulager et panser leurs âmes. Mais si les Sylvestres avaient bien accueilli leurs consœurs, leurs souveraines respectives peinaient à s’entendre.

Arlam et Nara demeuraient donc immobiles dans un coin de la salle du trône, tandis que Mireth tentait d’apaiser Izor et Caronn qui se lançaient des regards amers. Le reste du groupe se reposait à l’habitarbre de l’illusionniste, qui espérait de tout cœur que personne n’y casserait quoi que ce soit ; et surtout que Lucanos ne s’enflammerait pas.

— Izor…

Mireth descendit de son piédestal pour s’approcher d’elle. Les motifs rouges sur sa robe formaient des yeux, une mode courante parmi les illusionnistes ; Arlam en arborait parfois, lui aussi. Sa Reine s’apparentait à une poupée, fragile et délicate ; la ressemblance étrange avec Luan ne pouvait suffire à l’associer aux bellicistes surexcitées du Bois Refuge. Son aura de calme irradiait à travers la pièce, tranchait avec l’agitation de ses deux aînées.

— Je vais parler à Caronn, susurra-t-elle. Nous sommes d’accord, il faut la convaincre de s’allier à nous. Après, nous rendrons visite à l’Impératrice… Retourne auprès des tiennes, nous nous retrouverons plus tard.

Toujours fulminante, la Reine aïckoise écouta toutefois son conseil et prit congé à la manière d’une tornade. Arlam esquissa un pas timide, suivi d’un autre, puis s’éclaircit la gorge. Mireth tourna vers lui son visage enfantin et demanda avec douceur :

— Qu’y a-t-il, mon frère ?

— Majesté… Nara Tialle et moi-même souhaiterions reprendre notre voyage.

Deux paupières sombres, ourlées de cils dorés, s’abaissèrent sur des yeux de jade, puis s’ouvrirent à nouveau.

— Bien entendu. Vous êtes libres d’aller où bon vous semble. Où vous rendez-vous donc ?

Arlam regagnait ce ton qu’il aimait tant, cette musicalité dans les phrases… Le fait de voyager auprès de Nara lui avait fait perdre son sens des mots. Lire les grands classiques de la littérature, les résumer à Luan qui faisait semblant de ne pas s’y intéresser avant de le bombarder de questions sur l’auteur… Ces temps-là étaient derrière lui à présent.

— À Itera, Majesté. Nous repartons dès ce soir.

Caronn émit un soufflement sonore pour signifier son ennui. Arlam et Nara saluèrent donc les Reines et s’éclipsèrent le plus vite possible.

***

Les jambes de Luan lui faisaient un mal de chien. Après avoir volé plusieurs jours, elle commençait à reconnaître que son artefact, s’il conservait une mobilité exceptionnelle en combat, ne se prêtait pas aux longs trajets. Leur atterrissage la soulageait plus qu’elle n’acceptait de l’admettre.

Le printemps tardait dans les landes au nord-ouest du Bois Refuge. La neige fondait encore par endroits, toutefois quelques fleurs violettes, sans doute plus résistantes, émergeaient déjà aux détours des collines. Les températures devenaient plus clémentes, mais les hivers doux avaient tendance à se prolonger. Luan attendait les chaudes journées d’été avec impatience : elle aimait le clair-obscur des rayons du soleil à travers les feuillages des habitarbres, l’eau tiède des étangs dans lesquels elle trempait parfois les pieds, le bourdonnement des abeilles qui la berçait dans l’après-midi.

— On y est ! s’exclama Nara avec excitation.

La belliciste se précipita vers son amie, suivie de près par Talleck et Arlam. Ce dernier avait laissé Zylph au Bois Refuge, à contrecœur, après l’avoir confié au soin d’une voisine très heureuse de tromper sa solitude.

Au sommet d’une dune où poussaient les plantes les plus coriaces, ils découvrirent un spectacle saisissant. La mer.

Bien sûr, chacun de ceux qui s’étaient rendus à Froidelune avait déjà pu observer cette vaste étendue d’eau salée, mais le port de la ville noircissait alors le paysage.

En cette heure matinale, les éclats du soleil lui donnaient un aspect de miroir argenté. Le peu de bleu qui s’y reflétait possédait une couleur profonde, sombre, en écho des abysses en contrebas.

Personne ne prononça le moindre mot. Puis Lucanos se laissa porter par le sable, glissant dessus à la manière d’un serpent, et dit :

— Allons-y. Vous aurez tout le temps de vous extasier pendant le voyage.

Luan l’assassina du regard pour avoir brisé un tel moment. À contrecœur, ils se remirent en marche. La traversée jusqu’à l’île de Formont, à cause de la distance trop importante, ne pouvait être effectuée en volant, sous peine de s’épuiser. Les Sorcières avaient depuis longtemps élaboré un système de transport bien différent : les tortues de mer, identifiables à leur très long cou. Ces créatures possédaient des capacités magiques similaires à l’élémentalisme, en plus de leurs dimensions extraordinaires. Talleck et Luan étaient excités comme des enfants à l’idée d’en approcher une.

— Nara, ça fait quelle taille une tortue pareille ? demanda l’Homme.

— Celle d’une maison, je dirais, répondit-elle. Je ne connais pas trop les tortues de mer, mais celles des rivières sont déjà immenses. Ce sont de très belles bêtes, elles me donneraient presque envie de devenir empathiste.

Luan avançait d’un pas allègre. À mesure que la matinée défilait, les flots s’habillaient de différentes couleurs, comme s’ils se réveillaient et changeaient d’humeur. Ils présentaient désormais un bleu pur, sans la moindre ride. La belliciste n’aurait su dire où terminait le ciel et où commençait l’eau. Un nuage timide s’estompa au loin et se dilua sur l’onde. Après le désastre d’Aïcko et leur trop bref passage au Bois Refuge, tous rêvaient de cette atmosphère plus tranquille et d’un peu de silence, que seuls les remous presque imperceptibles des vagues contre le sable venaient rompre. Nara et son frère semblaient moins tendus, moins tristes aussi. Comme tout Aïckois, la proximité de l’eau les rassurait. À présent apatrides, où pourraient-ils aller d’autre qu’au plus près de l’élément qui avait toujours entouré leur vie ?

De l’arrière d’une nouvelle dune, un bruit plus intense leur parvint soudain. Le groupe se pressa, dépassa le monticule de sable pour découvrir l’objet de leur présence. Plusieurs Sorcières s’affairaient autour d’animaux puissants, majestueux. Un ponton de fortune leur permettait de se déplacer sur les mètres qui séparaient leur tête de leurs pattes arrière. Le long cou de ces tortues se repliait avec une lenteur gracieuse tandis qu’elles offraient leur museau aux empathistes qui les dorlotaient et les nourrissaient. Depuis des tours de bois érigées sur les dunes, des sentinelles montaient la garde.

— Bonjour, je suis Nara Tialle, élémentaliste du cercle d’Aïcko. Mes amis et moi aimerions effectuer la traversée, le plus tôt possible.

— Bonjour à vous, répondit l’empathiste le plus proche.

L’homme Sorcière n’exhibait aucun fouet, ou autre accessoire, qui aurait pu représenter son ordre : ils avaient depuis longtemps été remplacés par la télépathie animale, le cœur même de cette pratique magique. Derrière une barbe qui s’étalait en longues boucles brunes, le visage ridé et radieux de l’homme inspirait tout de suite la sympathie.

— Je suis Zeïd Morell, chef-empathiste. Vous arrivez au bon moment, poursuivit-il. Nous partons ce soir en direction du littoral de Gornac.

— Parfait ! Et la traversée durera combien de temps ?

— Cinq jours. Six, si nous rencontrons un problème. J’espère que vous avez pris des provisions. Sinon, vous pouvez toujours tenter de faire du commerce avec les marchands des villages voisins.

— C’est sans risque ? s’enquit Arlam.

— À votre avis, comment faisons-nous pour nous ravitailler ?

Ils remercièrent le chef-empathiste et s’éloignèrent, tout en considérant le contenu de leurs bagages.

— On devrait s’en sortir sans problème pour la traversée, déclara Javeet. Mais on devrait rationner le tout, histoire de ne pas avoir de mauvaise surprise une fois en Formont. Sur le continent, certains paysans acceptent de troquer avec nous, mais ce n’est pas le cas là-bas. La proximité du cercle d’Itera rend les Hommes… aveuglés par la haine.

Luan acquiesça. Ses parents, ainsi que ceux d’Arlam, se trouvaient à Itera depuis de nombreuses années. À mesure qu’ils s’en approchaient, une boule se nouait dans son ventre : et si, une fois arrivée là-bas, elle ne les retrouvait pas ? Les nouvelles circulaient avec difficulté dans cette région, peut-être que celle de leur décès ne lui était jamais parvenue.

— Pourquoi est-ce qu’ils ne peuvent pas nous déposer plus près d’Itera ? demanda Talleck. On va devoir traverser les montagnes, ça ne sera pas une partie de plaisir, même en volant.

— Tu as d’autres questions idiotes dans ce genre-là ? lâcha Lucanos.

— Comme si ça ne t’avait jamais intriguée, répliqua Esra pour apaiser l’atmosphère. C’est à cause de courants trop forts, la navigation est extrêmement difficile sur la rive nord de l’île. D’ailleurs, en hiver, il est impossible d’effectuer la traversée avec les tempêtes : les tortues finiraient par s’épuiser…

— Mais ne t’en fais pas, compléta Arlam. Les empathistes savent ce qu’ils font. Vous voyez les Sorcières, là-haut ?

Il désigna les sentinelles postées dans les tours et expliqua :

— Ce sont des illusionnistes, mais leur pratique est très différente de la mienne. La plupart d’entre nous projetons nos illusions dans l’esprit de nos cibles. Dans leur cas, c’est comme si elles couvraient tout le camp avec un voile pour les cacher des yeux extérieurs. Elles dissimulent ainsi les lieux où embarquent et débarquent les Sorcières. Elles ont dû abaisser la défense quand nous sommes arrivés derrière les dunes en volant.

— C’est vrai que je n’ai pas vu les tortues quand je volais avec Nara, confia Talleck.

Luan sentit une petite bouffée de fierté monter en elle en songeant aux pouvoirs de son cousin, similaires à ceux capables de tels prodiges.

Le petit groupe s’installa sur le sable pâle, presque blanc. Le regard toujours rivé sur la mer, Luan s’allongea et se laissa bercer par le murmure des vagues, à peine perturbé par les quelques instructions que s’envoyaient les empathistes. De temps à autre, les tortues émettaient de légers bruits, semblables à des roucoulements. Les yeux de la belliciste se fermèrent quand le soleil atteignit son zénith et inonda la côte de ses rayons d’or.

***

Dalen et Carsis avaient profité du retour des rares beaux jours pour voyager jusqu’à des heures avancées. Leurs chevaux paraissaient avoir regagné leur énergie depuis qu’ils avaient atteint l’île. Le Prêtre s’était délesté de son uniforme pour des vêtements plus discrets. Il comptait sur l’effet de surprise et tâchait d’anticiper les trajectoires possibles pour leurs cibles : toute Sorcière voulant se rendre à Itera passerait sans doute par l’un des villages proches de la chaîne de montagnes et de la mer, avant de contourner les sommets. Du moins espérait-il qu’elles suivraient cette logique. Ils avaient toutefois décidé d’atteindre à Formont avant la fin du mois.

— On fait vraiment un métier ingrat, tu sais, commenta Carsis.

— Tu n’as pas l’air de t’en plaindre d’habitude. S’il te déplaisait tant, tu aurais changé de voie depuis longtemps.

— C’est parce que j’ai bonne réputation. Et normalement, il n’y a pas autant de contraintes : je tombe sur une Sorcière qui a eu la mauvaise idée de s’éloigner de son cercle, je la cueille avant qu’elle n’ait le temps de réagir et je suis payé grassement. Mais toi… c’est dans ta nature. Personne n’éprouve de reconnaissance à ton égard malgré tous les risques que tu prends pour protéger les citoyens de Pressiac. Un métier ingrat.

Dalen ressentait toujours une certaine gêne quand des Hommes manifestaient de la sympathie pour lui. Aucun d’eux ne pouvait percevoir à quel point les Prêtres et les Hommes différaient. Avec les Sorcières, c’était une autre histoire.

— Je suis les ordres. Je n’ai pas à me poser de questions.

— Mais tu t’en poses.

Carsis prenait un malin plaisir à mettre le doigt sur ses doutes. Dalen se demandait si, au cours de ses Chasses, son aîné n’avait pas approché ses proies de trop près. La plupart des Hommes se contentaient de haïr leurs ennemies, mais lui avait l’air de vouloir les comprendre, et de considérer Dalen comme un prisme à travers lequel les étudier.

— Comme ce que nous a raconté cette Morinn, continua-t-il. Que vous autres ramenez de plus en plus de Sorcières vivantes…

— Je n’ai pas à juger des actions des Hauts-Prêtres. Ils m’ont recueilli et élevé alors que le reste du monde m’aurait sans doute broyé sans remords.

Carsis n’insista pas. Dalen ne pouvait lui en vouloir : leurs univers, si semblables et pourtant incomparables, se trouvaient rarement réunis. L’envie d’en apprendre plus sur l’autre les démangeait tous deux. Malgré l’image de grande fratrie que certains souhaitaient donner, les Prêtres peinaient en réalité à créer des liens. Dalen mettait cela sur le compte d’un dégoût respectif. Peut-être était-il le seul à ne pas réussir à se faire d’amis parmi les siens. Ses partenaires de Chasse, peu importait leur valeur, ne lui manquaient pas. La compagnie de Carsis dégageait une certaine fraîcheur, aussi étrange que ce soit au vu de leur différence d’âge.

***

Mécontente, Lucanos croisa les bras devant sa poitrine.

— J’aime pas cette idée, lâcha-t-elle.

Nara à ses côtés, elle fixait Talleck et Javeet, dont l’aplomb ne faiblissait pas, malgré les remontrances de leurs camarades.

— Nous manquons de vivres et nous n’atteindrons pas Itera avant plusieurs jours, déclara l’espion. Et traverser la montagne sera difficile… Il faut que l’un de nous prenne Talleck sur son artefact et Luan se fatigue vite car le sien manque de stabilité. Ajoutez le froid et je peux vous assurer qu’aucun de nous ne sera capable de trouver de la nourriture en altitude.

— Je suis d’accord, acquiesça Nara. La montagne n’est pas infranchissable, mais elle est hostile.

Ils avaient mis un jour de plus que ce que l’empathiste avait anticipé pour parvenir à l’île d’Itera : des restes de tempêtes hivernales se manifestaient encore au mois de bourier et les avaient forcés à rejoindre la terre au sud de leur destination initiale. Cheminer jusqu’à la chaîne montagneuse qui séparait les parties humaine et sorcière du territoire ne s’était pas avéré aussi difficile que sur le continent, mais ils avaient été obligés de s’éloigner de la côte pour éviter les ports, trop nombreux à leur goût.

Ainsi se trouvaient-ils désormais au pied d’une masse rocheuse impressionnante, sur le point d’entamer à nouveau un trajet sans escale possible, et face à un problème de nourriture, qui s’était faite trop rare à force de dévier de leur trajectoire.

Lucanos considérait toutefois que se rendre dans un village humain pour récupérer des provisions représentait un risque inutile. Elle laissa échapper un léger claquement de langue.

— Il doit bien y avoir des animaux, des oiseaux, des plantes…

— …que nous serons trop épuisés pour chercher, admit l’élémentaliste, pourtant peu emballée par l’idée.

Malgré la grimace sur son visage, l’arcaniste devina qu’elle se joignait à eux. Incapable de contenir son irritation, Lucanos lâcha :

— Allez-y si vous voulez, mais on ne viendra pas vous chercher si ça vire mal. Je reste avec Arlam, Luan et Esra.

Ces derniers, qui s’étaient exclus de la conversation pour installer le campement, se tournèrent vers elle avec agacement. Elle poursuivit :

— Oui, j’ai décidé pour vous, arrêtez de me regarder comme ça. N’allez pas me dire que vous alliez vous porter volontaires. Votre hypocrisie se renifle d’ici.

Ils se détournèrent, gênés, et s’assirent entre eux. Arlam sortit un livre et entama une discussion avec Esra. Allongée avec paresse, Luan étirait ses jambes engourdies. En constatant la fatigue de la belliciste, Lucanos se félicita d’avoir hérité de l’éventail de sa tutrice comme artefact.

— Talleck, j’imagine que tu n’as pas assez d’argent pour tout acheter, déclara Nara.

— C’est déjà un coup de chance qu’il me reste de la monnaie pressicane.

— C’est vrai. Ça signifie qu’on va devoir voler. Dans un coin pareil, je pense pas qu’ils soient assez riches pour équiper la ville de cristaux, on devrait pas risquer grand-chose.

Lucanos reporta son attention sur la conversation, tandis que les trois inconscients se préparaient pour aller dans le village humain. Par chance, les résidus des fameuses tempêtes saisonnières s’accompagnaient d’averses régulières, justifiant qu’ils recouvrent leurs têtes de capuchons qui les dissimuleraient un peu, surtout Nara et sa chevelure peu discrète. Lucanos la lui rabattit presque au point de lui cacher le visage :

— Revenez avant la nuit, souffla-t-elle enfin. Il faut repartir tôt, demain matin.

Javeet et Nara acquiescèrent, Talleck lui adressa un geste de la main, accompagné d’un pincement de lèvres. L’arcaniste se délectait toujours de voir un Homme aussi grand et fort que l’ancien garde trembler devant elle. Ses yeux les suivirent jusqu’à ce que leurs silhouettes disparaissent au détour d’un rocher.

***

— Vous allez vraiment près du front.

— Nous n’avons pas vraiment le choix, rétorqua Carsis. Puis bon, c’est pas vraiment un front, arrêtez un peu avec ça.

— Vous cherchez qui ? Des déserteurs ? Des Sorcières ? Vous avez l’air d’un Chasseur…

— J’ai surtout l’air de quelqu’un qui voudrait récupérer son pain et partir d’ici.

Dalen percevait des bribes de conversation, mais il préférait rester à l’extérieur sans s’en mêler : ce boulanger lui paraissait un peu trop curieux, et il devait admettre que l’impolitesse de Carsis l’amusait, en de telles circonstances.

Son compagnon de route sortit enfin :

— Quel fouineur ! Tiens, mange ça. Tu es tellement pâle qu’on dirait que tu vas tomber dans les pommes.

— Ma couleur de peau me vient du côté maternel… mais je suis sûr que tu le sais.

— Fais pas le malin et mange. Si on doit repartir ce soir pour un nouveau patelin, autant avoir le ventre plein. Tous ces vallons herbeux… une vraie plaie pour trouver du gibier. Au mieux, on aura du lapin. S’ils ne se planquent pas dans leurs terriers !

L’un comme l’autre ignorait le nom du village qu’ils avaient atteint en souhaitant rejoindre Formont, au cœur du territoire humain. Ils avaient dévié trop au nord, et erraient depuis deux semaines entre de vastes étendues labourées par les intempéries et des bourgades comme celle-ci, comportant une cinquantaine de maisons, solides et austères, jetées de façon anarchique de part et d’autre d’une artère principale. Ils s’étaient un peu éloignés de cette dernière pour s’épargner les regards curieux des passants, mais les marchands ne manquaient pas une occasion de leur poser des questions indiscrètes.

Le Chasseur bougonna à ce propos pendant plusieurs minutes, mais Dalen cessa de l’écouter. À l’autre bout de la rue, un détail venait d’attirer son attention. La scène aurait pu paraître anodine : trois figures encapuchonnées, dans un temps aussi capricieux, cela n’avait rien de très suspect. Pourtant, quelque chose l’interpella dans leur attitude, à la fois trop relâchée et trop nerveuse pour des personnes qui discutaient devant une échoppe de fruits et légumes, mais surtout dans leur aspect : à l’évidence, il y avait deux hommes, l’un arborant une taille exceptionnelle, l’autre laissant apparaître une peau à la carnation si sombre qu’elle ne pouvait appartenir qu’à un Erroubéen ; et Dalen supposa que la troisième personne était une femme, ou un adolescent.

Certes, il s’agissait de voyageurs, mais comment un groupe aussi étrange avait-il pu arriver dans un village si reclus ? Et surtout, alors que le géant effectuait bien des achats et distrayait le primeur, les deux autres faisaient disparaître certaines denrées sous leurs manteaux.

Dalen resta immobile, mais son attention se focalisa davantage sur les trois inconnus. Les Prêtres ne s’occupaient pas d’affaires aussi insignifiantes que des vols, il trouvait cependant étrange qu’ils prennent le risque d’être arrêtés, alors que l’échange de nourriture contre du travail restait une pratique courante sur l’île.

La plus petite silhouette emporta son butin sans attirer l’attention, puis se retourna en direction de l’étal suivant. Et Dalen vit son visage. Un visage qu’il n’aurait pas pu confondre avec un autre, même sans les yeux bleus et les cicatrices.

Nara Tialle.

— Carsis, dit le Prêtre avec calme. Ils sont ici.

À l’évidence, son idée de changer de vêtements portait ses fruits : aucun d’eux ne semblait leur avoir prêté attention, surtout parmi d’autres Hommes venus effectuer leurs emplettes dans l’indifférence générale. Ils ne devaient pas s’attendre à rencontrer là les visages familiers d’un Prêtre asnallien et d’un Chasseur de Froidelune. Ce dernier se raidit, les chercha au milieu des passants, avant de se ressaisir en comprenant à qui il faisait référence. Enfin, il croqua dans sa miche de pain et articula, bouche pleine :

— Quelle veine. Je voulais justement acheter des tomates.

Leurs jambes les menèrent jusqu’à l’épicerie d’un pas tranquille, mais décidé. À l’autre bout de la rue, les deux hommes se déplaçaient tout en comptant l’argent qui leur restait, tandis que Nara les devançait de plusieurs mètres et contemplait déjà ce qui constituerait sans doute son futur larcin. Le visage du géant revint également à Dalen : il était presque sûr qu’il ne s’agissait pas d’une Sorcière.

— Je m’occupe de Nara. Tu penses te débrouiller avec les deux autres ?

— Un peu d’aide ne serait pas de refus… Mais je vais faire sans.

Les deux Chasseurs s’arrêtèrent un instant devant le vendeur, comme pour observer la marchandise. D’une certaine façon, ils le faisaient réellement : leurs yeux se baladaient entre la vitrine et leurs cibles. Carsis porta la main à sa poche pour vérifier que les philtres ne lui manquaient pas ; son petit sourire rassura Dalen.

— Fais attention, souffla le Froidelunien. Dans un coin aussi reculé, les villageois ne connaissent peut-être pas les capacités de tes semblables.

— Pas d’inquiétude, cette histoire sera vite réglée. Et tu l’auras, ton coup de main.

Sur ces paroles, il s’élança en direction de sa proie. Quelques enjambées suffirent à distancer Carsis, qui se dirigea quant à lui vers les deux autres. Quand le Prêtre parvint à côté de Nara, celle-ci tourna la tête vers lui :

— Talleck, qu’est-ce que tu dis de… ?

Elle se retourna et le sourire sur ses lèvres fondit, remplacé par l’effroi. L’élémentaliste esquissa un geste pour prévenir ses amis, mais les doigts de Dalen se resserraient déjà sur sa gorge blanche ; le cri de surprise qui cherchait à s’en échapper se transforma en gargouillement étranglé.

De son côté, Carsis se trouvait à l’assaut de l’Erroubéen, qui esquiva ses premiers coups d’une pirouette. Des lames apparaissaient entre ses doigts et il les projetait sur le Chasseur, qui les déviait avec une habileté que Dalen n’aurait pas soupçonnée chez lui. L’autre homme, qui n’était définitivement pas une Sorcière, chercha une arme, n’importe laquelle, sans en trouver. Sa large stature lui aurait permis de prendre l’avantage sur Carsis dans un combat à mains nues, mais il n’osait s’approcher du tourbillon de lames qui dansait entre les deux adversaires.

Autour d’eux, les habitants criaient, dans ce qui ressemblait à un mélange de panique et de haine. Les boutiquiers abritaient leurs clients derrière leurs étals ; la plupart déguerpit, laissant le champ libre aux combattants.

Dalen se concentra sur Nara. Mâchoires serrées et yeux exorbités, elle semblait au bord de l’implosion. Ses jambes donnèrent de grands coups désordonnés, d’abord dans le vide, puis dans l’abdomen du Prêtre. Le souffle coupé, ce dernier lâcha prise et l’Aïckoise en profita pour filer, pantelante. Elle héla ses camarades et le belliciste cessa son assaut pour tâcher de la rejoindre, suivi de près par l’Homme. Ils s’engagèrent dans une autre rue, que Nara scella d’un mur de terre.

— C’est pas vrai !

Carsis exploita ce bref répit pour reprendre son souffle, mais Dalen ne se laissa pas distraire : d’un simple mouvement de contre-élémentalisme, il détruisit le mur et s’élança à leur poursuite. L’absence d’arbres le gênait, il ne pourrait utiliser les racines pour les piéger. La terre l’inspirait moins, sans parler de l’eau, mais il se débrouillerait toujours mieux que Carsis.

— Sors ton arc et reste loin du belliciste, lui ordonna-t-il, au corps à corps tu ne pourras pas t’en tirer.

Même s’il rechignait à donner raison à un homme bien plus jeune que lui, le Froidelunien s’exécuta. Ils avaient rejoint l’avenue principale et les trois fuyards ne les devançaient que de quelques dizaines de mètres. Carsis décocha ses premiers traits, qui stoppèrent net ses deux cibles, et permirent à Dalen de les dépasser. L’Erroubéen enchaînait des pirouettes toujours plus périlleuses pour esquiver les flèches sans parvenir à répliquer avec précision. Quant à l’Homme, il se cachait derrière une caisse, attendant visiblement que le Chasseur tombe à court de munitions pour intervenir.

L’élémentaliste se retourna pour s’en mêler, mais Dalen dressa une barrière pour les séparer de ce combat, et éviter lui aussi d’être blessé par un projectile perdu. Il imita la technique de Nara : un large pan de terre l’interrompit, lui enserra le poignet, elle s’en extirpa toutefois avant que la prise ne se raffermisse. La seconde fois, elle ne fut pas assez rapide. Elle s’affola, chercha à se dégager, en vain.

Derrière le mur, un grognement de douleur se fit entendre. Difficile de déterminer ce qu’il venait de se produire, mais Dalen suspectait le Chasseur d’avoir réussi à blesser le belliciste.

— Talleck ! Javeet ! hurla Nara.

— Tiens bon Nara, on revient avec les autres !

Impossible pour la Sorcière de voir ses amis l’abandonner, mais elle devait le deviner aux bruits de leurs pas. Elle tenta de s’en sortir à l’aide de l’élémentalisme ; Dalen la contra en un battement de cil.

D’après le claquement d’une troisième paire de bottes sur le sol, Carsis courait après ses adversaires ; le Prêtre ne considéra pas cela essentiel. Ils avaient Nara Tialle, et avec elle une source d’informations toute trouvée.

— Encore toi, cracha-t-elle.

Dalen n’avait pas prévu de répondre, mais son attention se détourna d’autant plus qu’il capta un mouvement du coin de l’œil. Des passants s’ameutaient dans leur direction, bâtons et couteaux à la main, et il se rendit soudain compte que sans son uniforme, après avoir manipulé ainsi la terre, il devait ressembler ni plus ni moins à un élémentaliste. Ceux qui étaient partis de la ruelle n’avaient pas fui : ils étaient allés chercher du renfort. Devant leurs expressions plus qu’hostiles, il s’avérait évident que Carsis avait raison. Ces villageois ne savaient pas de quoi les Prêtres étaient capables. Ils le prenaient pour une Sorcière.

— Gardez votre cal…

Une pierre heurta sa pommette avant qu’il n’ait le temps de finir sa phrase. Un bref coup d’œil révéla que le tireur était un enfant, âgé d’une dizaine d’années.

— Sorcières ! Sorcières ! beuglait-il.

Le cri, bientôt repris par les hommes et femmes qui l’accompagnaient, emplit l’air à la manière d’une incantation terrifiante. Et tandis qu’ils scandaient leur slogan de haine, ils s’agitaient dans une attitude toujours plus menaçante. Jamais Dalen ne s’était trouvé dans une telle situation. Incapable d’adopter une conduite appropriée, le Prêtre se rapprocha de sa proie.

— Libère-moi, souffla-t-elle. Ils vont te tuer, et je serai la suivante !

Tétanisé, Dalen ne répondit pas. Il chercha Carsis parmi les visages autour de lui, sans résultat. La voix de Nara s’éleva à nouveau, puis s’évanouit, accompagnée de tout ce qui les entourait. Un nouveau coup venait de le cueillir, à la tempe cette fois-ci.

***

Le son feutré du frottement d’un tissu contre le métal réveilla Dalen. Plusieurs minutes s’écoulèrent avant qu’il n’ouvre les yeux avec difficulté. Un peu de sang coagulé lui collait les paupières ; sans doute les coups qu’il avait reçus après avoir perdu connaissance.

Le Prêtre avait été placé dans un cube de fer, dont la seule fenêtre, un petit rectangle au-dessus de la porte, donnait sur une pièce sombre, sans doute éclairée d’une unique bougie.

Des bruits dans son dos attirèrent son attention. Ses jambes le hissèrent douloureusement et sa nuque pivota, accompagnée d’une grimace. Nara Tialle se relevait, aussi amochée que lui. Un filet rouge, s’échappant de ses lèvres et de son nez, tranchait avec sa peau blanche.

Leurs regards se rencontrèrent, fugaces. Une terreur irrépressible envahit Nara, la poussa à se jeter sur la porte de leur cage, comme pour l’arracher par la force.

— Ouvrez ! Ne me laissez pas avec lui !

— La ferme ! Demain, tout sera réglé : vous allez brûler par l’acide, sales Sorcières !

Impassible, Dalen rejoignit l’une des parois de métal et se fit glisser contre elle. Il devrait faire preuve de patience.

Commentaires

Zut, revoilà Nara prisonnière ! Décidément ! Par contre, le point de vue du prêtre pourrait bien se tempérer en expérimentant la situation de sa proie... ;)
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mercredi 15 septembre à 14h38