1

Joan Delaunay

lundi 7 septembre 2020

L'Arbre de Feu - Livre I

Chapitre 11 - Ni Sorcière Ni Homme

Il fut un temps question de nous parquer en dehors des cités, de nous isoler de la population pour la préserver de notre existence. Mais notre bon Roi a découvert qu’une fois éduqués, nous pouvions devenir un atout pour la protection contre les Sorcières. Ainsi, même si nous ne nous mêlons pas aux Hommes, nous sommes leurs héros.

 

— Livre des Prêtres, retranscription moderne de l’an 1079

Vitrembre 1151, ville d’Asnault

Les couloirs de pierre noire de la Citadelle de Cristal résonnaient au rythme des pas des Prêtres qui allaient et venaient depuis le début de la matinée.

Cela faisait dix minutes que Dalen patientait devant le bureau du Haut-Prêtre Bozen Vusih, son supérieur direct. Suite à l’incident de la grand-place, deux mois auparavant, une véritable frénésie s’était emparée de la Citadelle, et les Hauts-Prêtres peinaient à coordonner leurs troupes tant ils croulaient sous le travail.

La lourde porte de bois sombre s’ouvrit enfin et un quinquagénaire interpella Dalen :

— Entrez, Prêtre-Chasseur Tarah.

Dalen le salua comme il se devait et le suivit dans la pièce dépourvue de fenêtres. Vusih se plaça derrière son large bureau en chêne et l’incita à s’asseoir sans pour autant l’imiter.

— Je serai bref, commença-t-il de sa voix sévère.

Le jeune Prêtre ne s’étonna pas du ton ni de l’attitude de son supérieur : cela faisait près de dix ans que leurs rapports conservaient cette froideur professionnelle. Quand il n’avait que dix-sept ans, Dalen croyait que cela s’expliquait par son histoire un peu particulière dans le milieu des Prêtres. Mais il avait découvert par la suite que tout le monde recevait le même traitement de la part de Vusih, et il avait fini par s’y habituer.

— Je vous avais missionné afin de capturer la Sorcière Nara Tialle, pour que nous la soumettions à un questionnement poussé au sujet des activités militaires dans les cercles du continent.

Dalen se résigna : il avait échoué, et s’il n’avait reçu aucune sanction, évoquer l’incident le mettait profondément mal à l’aise. Le Haut-Prêtre ne s’attarda cependant pas sur sa mine abattue et poursuivit :

— Mes ordres ne changent pas. Trouvez Tialle, capturez-la vivante et ramenez-la dans la ville la plus proche. Nous nous chargerons de la transférer à Asnault.

Le Prêtre nota l’intonation un peu agacée de son supérieur sur cette dernière phrase. Il jugea alors bon de faire preuve d’un peu d’audace et rétorqua :

— Je n’étais pas seul quand je suis parti d’Asnault. Si le Prêtre-Chasseur Reloh n’avait pas été victime de l’arcaniste qui accompagne Tialle, il m’aurait aidé à ramener la Sorcière. Est-ce que je bénéficierai du soutien d’un de mes collègues pour cette nouvelle mission ?

Cette fois-ci, le Haut-Prêtre esquissa un sourire mauvais qui n’augurait rien de bon pour Dalen. Il répondit d’une voix doucereuse :

— Non. Votre action doit se faire discrète, aussi vous partirez seul. Nos derniers renseignements nous indiquent que Tialle est allée au Bois Refuge. Nous comptons sur vous pour que cette affaire soit réglée au plus vite.

Et sans ajouter le moindre mot, il incita le Prêtre-Chasseur à prendre congé.

***

Dans les rues d’Asnault, les commerçants s’agitaient autour de leurs étals, les cheveux ébouriffés par de violentes bourrasques. Certaines marchandises s’éparpillaient au sol ou s’échappaient sur les pavés, entre les pieds des passants. Le mois de vitrembre commençait à peine et chassait déjà les averses de destembre. Quelques timides gouttes de pluie s’écrasèrent toutefois sur le visage de Dalen. Le Prêtre se dirigeait vers son quartier résidentiel, réservé à ses semblables, à trois rues de là. Encore contrarié et troublé par son entrevue avec son supérieur, il ne prêta pas attention aux regards que lui accordaient les Asnalliens. À force, ce mélange de dégoût, de fascination et de peur l’indifférait. L’uniforme des Prêtres-Chasseurs se distinguait sans problème parmi la foule, et pire encore, son apparence physique ne laissait aucun doute quant à ses origines ; il se demandait parfois s’il obtiendrait un jour l’anonymat auquel il aspirait.

Même si les Prêtres avaient acquis au cours des siècles le statut de guides religieux des Hommes, ces derniers restaient superstitieux à leur égard : comment vouer une confiance absolue à des êtres aussi contre nature ? Dalen lui-même se posait cette question chaque matin, devant cette chair qui le trahissait depuis le jour de sa naissance.

Il s’engouffra dans l’avenue qui marquait l’entrée du quartier des Prêtres. Les rares Hommes qui s’y risquaient le faisaient par obligation : livreurs ou bâtisseurs, une fois leur devoir terminé, s’enfuyaient aussitôt. Seuls les esclaves demeuraient à leur poste.

Dalen salua deux de ses confrères de la section bleue, visiblement en partance pour leur prochaine mission. Devant leur attitude détendue, il se renfrogna un peu plus. Nul doute que leur tâche ne serait en rien comparable à la sienne.

Un molosse aboya avec férocité lorsqu’il passa devant la maison de la Haute-Prêtresse Gotann Lodah, l’une des responsables de la section rouge. S’il ne l’avait jamais rencontrée, Dalen avait toujours espéré un jour se trouver sous ses ordres. Mais face à son incapacité à communiquer avec les animaux et à ses excellentes aptitudes physiques, on l’avait orienté vers un autre destin que celui de dresseur de chiens.

Le jeune homme se dirigea vers le bâtiment qui abritait ses appartements : il s’élevait sur quatre étages à chacun desquels bourgeonnait une demi-douzaine de fenêtres à entrebâillements. Le lierre automnal commençait à envahir la façade grège. Les Prêtres présents devant l’entrée s’écartèrent d’un air désolé. Dalen bouillonnait à l’idée que le seul échec de sa carrière le transforme en paria.

Il grimpa les escaliers de pierre quatre à quatre jusqu’à atteindre le troisième étage. Arrivé devant sa porte, il marqua une hésitation avant d’enfoncer la clef dans la serrure. Un agréable frisson parcourut son échine. Il savait déjà ce qu’il allait trouver derrière cette cloison : une petite pièce à vivre semblable à celles de ses camarades, un lit un peu trop dur dans lequel il dormait comme un loir, un bureau et une étagère où s’empilaient des douzaines de livres, des murs gris perle sur lesquels il avait placardé ses plans de chasse.

Quand il se décida enfin à pénétrer dans son repaire, Dalen pesta en constatant qu’il avait oublié de fermer la fenêtre et que la poussière en avait profité pour s’insinuer.

— Voilà ce que c’est de partir pour des missions de plusieurs semaines, soupira-t-il.

Le Prêtre posa son sac sur le lit, puis pénétra dans la salle d’eau juxtaposée à la chambre pour y trouver un balai. Des tourterelles roucoulaient dehors, perchées sur le rebord de la fenêtre. Dalen ne leur accorda pas un regard et s’affaira à rendre la pièce plus vivable. Une fois la saleté rassemblée en un petit tas, le Prêtre l’évacua par l’ajour, chassant au passage les volatiles et, si ses oreilles ne le trompaient pas, les jeunes hommes qu’il avait croisés sur le palier du bâtiment.

Avec un sourire satisfait, Dalen tâcha de préparer son départ, prévu pour le lendemain. En ouvrant la boîte renforcée de plomb dans laquelle il rangeait ses cristaux, il se rendit soudain compte qu’il avait oublié d’en demander de nouveaux à la Citadelle. Il savait très bien qu’elle serait bondée le temps qu’il y retourne, aussi reporta-t-il cette requête au lendemain.

Il préféra se rendre dans la salle d’arme la plus proche, au cœur du quartier des Prêtres, pour s’entraîner : si l’épée ne pouvait rien contre les philtres des alchimistes, elle s’avérerait mortelle pour cet homme Sorcière roux qui avait osé l’attaquer, et qui lui avait semblé étrangement familier.

***

Nu devant le lavabo, le corps trempé de sueurs froides, le Prêtre se passa de l’eau sur le visage. Ses mains tremblaient toujours et il s’obligeait à les serrer aussi fort que possible dans l’espoir qu’elles cessent enfin. Il n’osait pas affronter le miroir, il savait déjà quelle image il lui renverrait.

Dalen avait rêvé de sa mère.

Parfois, il était saisi de cauchemars, de souvenirs qui entouraient son ancienne vie, de cette femme qu’il avait quittée dans sa jeunesse. Cette femme qui occupait encore ses songes.

Jamais elle ne prononçait le moindre mot. Sa belle bouche pâle ne s’ouvrait pas, ne souriait pas, figée dans cette expression neutre qu’il avait lui-même fini par adopter. Non, ce n’étaient pas ses paroles qui le hantaient.

Il s’agissait de son regard. Des saphirs aïckois. Ces mêmes yeux dont il avait hérité et qu’il désirait chaque jour arracher de leurs orbites.

— Dalen Tarah… Dalen Tarah…

Il répéta ainsi ce nom qui n’était pas vraiment le sien, ce nom que les Hauts-Prêtres avaient choisi pour lui. Il l’avait accepté, s’y était accoutumé et avait même fini par en apprécier les sonorités. Mais il ne parvenait pas à effacer de sa mémoire celui qu’il avait reçu le jour où il avait poussé son premier cri.

Les tremblements dans ses mains cessèrent. Dalen se ressaisit enfin et retourna dans sa chambre. Même s’ils constituaient une minorité, la plupart des Prêtres dans sa situation rencontraient ce genre de problèmes. Il avait entendu parler de troubles mentaux, de suicides, pour la plupart durant l’adolescence. Arrivé à vingt-sept ans, Dalen préférait penser que le pire était derrière lui.

Il lança un coup d’œil en direction de la fenêtre : le jour n’allait pas tarder à se lever. S’il ne voulait pas prendre de retard, il devait se rendre à la Citadelle de Cristal avant le reste de ses confrères. Il s’habilla à la hâte et sortit sans même verrouiller sa porte.

La fraîcheur ambiante enroba sa peau dès qu’il quitta le bâtiment. Le vent tardait à se lever, mais d’ici un moment les bourrasques feraient claquer les volets et soulèveraient la poussière.

Malgré l’heure très matinale, Dalen fut étonné de ne pas croiser davantage de ses confrères. La plupart des Prêtres-Chasseurs recevaient comme consigne de partir à l’aube et de voyager jusque tard dans la soirée. Pour sa propre mission, Vusih n’avait pas insisté sur ce point, peut-être pour ne pas l’abreuver d’évidences. Tandis qu’il aurait dû voir en cela une marque de confiance, une pointe de fureur se fraya un chemin dans le cœur du jeune homme, qui accéléra. Trop d’informations entraient en conflit avec ce qu’on lui avait inculqué. Pourquoi lui refuser un binôme alors que sa mission consistait en une capture, et non une élimination ? Pourquoi augmenter ainsi les risques qu’il devrait encourir pour une seule Sorcière ?

Et surtout, la question qui tournait dans son crâne depuis qu’on lui avait donné ses ordres, des mois auparavant : pourquoi la capturer pour l’interroger ?

Il avait eu l’occasion de se confronter à cette élémentaliste et à ses compagnons de route. Certes, elle avait causé la libération des captives de Hution Rerus à Froidelune. Mais il doutait que son soi-disant mouvement de rébellion prenne de l’ampleur. Les Sorcières avaient trop peur, des Hommes et plus encore des Prêtres.

Lorsqu’ils avaient découvert que le croisement d’une Sorcière et de l’un des leurs engendrait des êtres capables de contrer la magie, les Hommes s’étaient empressés d’en tirer avantage. D’une simple force militaire, les Prêtres avaient peu à peu accédé à ce statut sacré autour du culte du Tout.

Quelle ironie. Les créatures les plus contre nature au monde qui conservaient l’ordre de l’univers.

Parfois, Dalen se demandait quelle aurait été sa destinée s’il n’avait jamais rejoint Asnault. Les souvenirs qui lui restaient de cette époque sauvage demeuraient flous. Il savait cependant qu’il ne serait jamais devenu une Sorcière à part entière. Il était comme tous les autres Prêtres : perdu entre deux races qui se haïssaient.

La Citadelle de Cristal se dressait devant lui : immense édifice aux tours vertigineuses. Des vitraux aux couleurs chatoyantes reflétaient la lumière du soleil levant. La peinture verte sur ses murs de pierre noire commençait à s’estomper, les bâtisseurs devraient bientôt lui redonner son éclat. Sans doute enverraient-ils quelques esclaves pour cet ouvrage.

Dalen passa la large ouverture qui tenait lieu d’entrée et pénétra dans un hall. Les nombreux escaliers qui s’en échappaient menaient aux différents départements : inquisition, renseignements, chasse, expérimentation, création de cristaux. Il se dirigea vers ce dernier et grimpa les marches avec patience. Une fois arrivé à l’étage qui l’intéressait, il fila vers le comptoir où se trouvait accoudée une Prêtresse d’âge mûr qui bâillait copieusement. Elle le salua d’un geste vague et lui indiqua le formulaire à remplir pour sa demande.

— Cette paperasse ne sert vraiment à rien, soupira-t-elle. Qui irait frauder au sujet de ces cailloux de toute façon ?

Indifférent aux problèmes administratifs, Dalen haussa les épaules, compléta la fiche, la tendit à la Prêtresse qui y jeta un coup d’œil las avant de se rendre dans la pièce située derrière elle. Le Prêtre-Chasseur la savait pleine de cristaux de toutes tailles. Il songea aux petites pierres que la plupart des Chasseurs indépendants conservaient avec eux. Si elles bloquaient sans problème les pouvoirs des Sorcières, elles s’avéraient sans réel effet physique. S’il devait les garder en vie, Dalen préférait les maintenir dans un état de faiblesse tel qu’elles ne pouvaient même plus se servir de leurs jambes.

La Prêtresse revint et lui tendit son matériel.

— Et voilà. Vous partez aujourd’hui, Prêtre-Chasseur Tarah ?

— Je dois encore passer à l’armurerie pour affûter mon sabre, mais après, oui, je pars.

— Vous devriez aller au centre d’expérimentation. Apparemment, ça fait quelque temps qu’ils travaillent sur une nouvelle arme, plus efficace. Vous pourrez peut-être en obtenir un prototype.

Surpris de ne pas être au courant, Dalen ne put retenir un haussement de sourcil.

— Vous pourriez m’en dire un peu plus ?

Désolée, elle secoua la tête puis lui tourna le dos pour lui signifier qu’elle ne voulait pas poursuivre la conversation. Le son des talons du Prêtre emplit l’atmosphère silencieuse tandis qu’il s’engouffrait dans la cage d’escalier.

***

Dalen ne se sentait jamais à l’aise quand il pénétrait le département d’expérimentation, « l’antre des fous ». Ce surnom, trouvé par un camarade de la section bleue, reflétait bien la tension qui régnait entre ces murs. Plus encore que dans les autres salles de la Citadelle, les Prêtres-Chasseurs ressentaient une vive excitation mêlée d’appréhension quand ils s’y aventuraient : les inventions de leurs confrères prenaient parfois des tournures dangereuses. En tentant de reproduire et d’améliorer les philtres des alchimistes, les résultats s’avéraient toujours surprenants. Ainsi, à l’aube du premier siècle, le Haut-Prêtre Ceron Govah avait mis au point les cristaux, ces formidables pierres qui bloquaient toute magie et dont seul le plomb parvenait à neutraliser l’effet. Ce dernier point demeurait d’ailleurs le secret le mieux gardé par leur ordre ; ils veillaient toujours à ce que leurs ennemies n’en apprennent rien.

À peine était-il arrivé au bureau d’accueil que la Prêtresse accoudée au guichet s’exclama :

— Vous êtes Dalen Tarah, n’est-ce pas ?

L’intéressé se raidit et se prépara à une remarque cinglante. Sa collègue ne lui laissa pas le temps de répondre :

— Ne faites pas cette tête, tout le monde vous pointe du doigt depuis que vous êtes revenu, surtout les plus jeunes. Une bande d’idiots. Les gens oublient souvent que la Chasse peut s’avérer infructueuse. Vous l’aurez la prochaine fois.

Étonné par tant de sollicitude, il se contenta de hocher la tête en guise de remerciement.

— On m’a conseillé de venir ici pour obtenir une arme de nouvelle génération.

— Intéressant. C’est assez rare que les Prêtres-Chasseurs nous sollicitent. On sait que vous avez peur que nos inventions éclatent entre vos mains, mais je pense que notre dernier risque d’avoir une certaine popularité…

Elle disparut quelques secondes, interrompant son monologue, avant de revenir avec un formulaire.

— Comment ça, « popularité » ? s’enquit-il.

— Vous allez voir, c’est incroyable ! Des années qu’on travaille dessus. Il y a eu des ratés, évidemment, et il faudra encore faire des tests, mais on commence à être satisfaits du résultat. Il paraît que tous les Prêtres-Chasseurs en seront équipés d’ici ovocet prochain. Peut-être même qu’ils formeront l’armée royale. Vraiment, je pense qu’on entre dans une nouvelle ère, mais vous comprendrez quand vous l’aurez entre les mains ! Vous avez assez d’années de chasse à votre actif pour l’essayer, mais je vais juste vous demander de mettre votre nom et de signer… Oui, je sais, ce n’est malheureusement pas aujourd’hui qu’on va révolutionner le système administratif de la Citadelle.

Avec un soupir résigné, Dalen s’exécuta. Il parcourut en vitesse les premières lignes qui concernaient l’arme en elle-même, sans vraiment parvenir à la visualiser, avant que la secrétaire ne lui arrache le papier des mains.

— Tout est en ordre, lança-t-elle. Dirigez-vous au fond du couloir, à droite !

Lorsqu’il se rendit dans la salle en question, le Prêtre-Chasseur fut accueilli par un de ses congénères, un quadragénaire à l’air chaleureux.

— Bonjour, on m’a dit de m’adresser à vous pour essayer une nouvelle arme… je crois que c’est encore un prototype, mais que j’y ai droit ?

Un fier sourire se dessina chez son interlocuteur, qui répondit :

— Bonjour à vous. Je vais vous montrer ça, vous n’allez pas être déçu. Et oui, si vous avez plus de huit années de chasse à votre actif, vous pouvez même la prendre avec vous.

Il l’invita à se diriger vers l’armurerie, où il se munit d’un des fameux prototypes. En s’en emparant, Dalen fut surpris par son poids, et plus encore par son aspect : rien n’aurait pu s’éloigner davantage des traditionnels sabres de la section bleue. Plusieurs morceaux s’assemblaient dans un mélange de bois et de métal pour former un ensemble longiligne. Il distingua les deux principaux éléments, séparés par un mécanisme, et même si le Prêtre ne lui avait pas indiqué comment le saisir, il aurait immédiatement deviné à quels endroits placer ses mains. Ses doigts s’agitèrent sur la partie en noyer qui supportait un long tube creux, ainsi que sur son extrémité un peu recourbée où dépassait une petite anse cuivrée.

— Attendez, je vais vous montrer comment faire, intervint le Prêtre.

Décontenancé, Dalen laissa son confrère disposer ses bras de la bonne façon et l’instruire sur la manipulation correcte de l’arme.

— Vous devez l’ouvrir ici… Voilà, comme ça. Ensuite, vous placez les projectiles…

— Quel genre de projectiles ? souleva Dalen.

— Nous avons conçu des cristaux de taille idéale, assez petits et affûtés pour causer de réels dégâts. Mais on réfléchit à d’autres possibilités, notamment pour les Hommes. Bref, une fois les projectiles à l’intérieur, vous refermez d’un coup sec, vous visez votre cible et vous appuyez ici. Je vous préviens : vu le bruit, on dirait que la foudre s’abat sur vous.

Dalen afficha une moue à la fois appréciatrice et méfiante. Les Prêtres scientifiques se montraient décidément trop bavards à son goût, il aurait préféré une simple démonstration.

— Je peux l’essayer ? osa-t-il.

— Oui, on vient d’installer un atelier. Vous verrez, ce n’est pas encore parfaitement au point, ça manque de précision. Et attention, ne vous faites pas surprendre, il y a un effet de recul avec la déflagration !

Dalen passa plusieurs heures à se familiariser avec l’arme, à s’habituer à la détonation assourdissante qui accompagnait chaque tir, à tenter diverses manœuvres, à éprouver cette efficacité qu’on lui vendait. Il se décida enfin à la prendre avec lui : peut-être ne s’en servirait-il pas, mais il préférait mettre toutes les chances de son côté. Il signa encore deux nouveaux formulaires, la tête bourdonnante, puis s’empara du prototype, désormais enroulé dans un étui en cuir, et se dirigea vers la sortie. Il se retourna juste avant de passer la porte :

— Au fait, comment avez-vous dit qu’elle s’appelait, cette arme ?

Le Prêtre leva les yeux de sa paperasse et lui accorda un dernier sourire.

— J’ai oublié de vous le dire, je crois. Nous l’avons nommée « le fusil ».

***

Les sabots du pur-sang maréalais frappaient les pavés de la route de l’est à un rythme régulier. Les crins presque blancs de l’animal se soulevaient sur sa robe. Dalen s’était attendu à une bise violente, mais les timides filets d’air qui se faufilaient entre ses vêtements le faisaient à peine frissonner. Le soleil, arrivé à son zénith, agressait ses yeux clairs qu’il fermait avec agacement. Son corps peinait à se remettre de sa nuit agitée et ses mains tremblaient encore par occasion.

Dalen avait décidé de partir en direction du nord, vers le Bois Refuge. Il regrettait de ne pouvoir voler à l’instar des Sorcières : le voyage s’annonçait fatigant.

Il ne connaissait pas l’itinéraire de Nara, mais il supposait qu’elle voudrait se rendre au grand cercle de Pzerion. Le soi-disant gouvernement central des Sorcières se situait dans cet archipel au nord-est du continent. Il aurait à traverser les plaines verdoyantes de la région asnallienne. Dalen savait au moins qu’il ne mourrait pas de faim sur la route : cette région se spécialisait dans l’agriculture et sa simple condition de Prêtre lui permettait d’obtenir toutes les ressources nécessaires. Aucun paysan ne lui refuserait le gîte et le couvert, même s’il ne doutait pas de la réticence avec laquelle on l’accueillerait.

Après avoir passé ces pâturages et ces champs, deux choix s’offriraient à Dalen : traverser le Bois Refuge, et donc se rapprocher du cercle en son sein, ou longer le littoral occidental jusqu’à atteindre un port. La ville côtière de Celzan assurait sans doute le trajet le plus direct vers les îles du royaume. Le jeune Prêtre pourrait ainsi espérer intercepter sa proie aux marches de Formont, qui restait le seul et unique passage permettant d’atteindre le cercle d’Itera en hiver et au printemps.

La situation entre Formont et Itera stagnait depuis des décennies : la chaîne de montagnes qui constituait la frontière entre les terres humaines et sorcières faisait l’objet d’un front qui s’enlisait d’année en année. Les Iterans avaient eu le bon sens de faire appel aux autres cercles pour leur venir en aide, tandis que l’administration pressicane négligeait ce conflit sans grand intérêt stratégique. Itera constituait la plus petite communauté de Sorcières et sa position n’avait que peu d’importance en comparaison de l’archipel de Pzerion, situé non loin. Durant la moitié de l’année, de violentes tempêtes maltraitaient la partie nord de l’île, et obligeaient toute Sorcière qui souhaitait se rendre à Itera à passer par sa zone humaine.

Dalen appréhendait la longueur de son périple : se déplacer à cheval risquait de le retarder par rapport à Nara, mais il savait qu’un seul voyageur bougeait plus vite qu’une compagnie. Si l’élémentaliste choisissait de rester quelque temps sur le continent, ses chances de l’attraper aux alentours de Formont augmenteraient encore.

Un sourire se dessina enfin sur son visage : les Prêtres avaient si bien étudié la société des Sorcières qu’il parvenait sans problème à en déduire le trajet prévu par sa proie. Elle considérait que son combat s’appliquait à toutes ses consœurs : elle allait sans aucun doute voyager de cercle en cercle pour convaincre leurs Reines. Cela lui donnerait un peu plus de temps pour se préparer.

Et quand elle se rendrait à Itera, il l’attendrait de pied ferme.

***

Éreinté après cette première journée de voyage, Dalen s’arrêta avant d’avoir atteint une auberge ou un village. Lorsqu’il descendit enfin de cheval, les muscles de ses cuisses lui tirèrent une grimace.

— De tous les pouvoirs qui nous viennent de notre côté sorcier, pourquoi est-ce que nous ne possédons pas le vol ? pesta-t-il à l’encontre de sa monture.

Il obtint pour seule réponse un hennissement las et un battement d’oreille agacé. Le cheval se désintéressa ensuite de son maître et se mit à brouter l’herbe des alentours.

Dalen se rappelait parfois ses tentatives de s’élancer dans les airs durant son enfance. Il savait que cette incroyable capacité nécessitait un artefact, choisi par la Sorcière à l’âge de quinze ans. Il avait tout essayé : tapis, bâton, simple branche d’arbre. Même si les Prêtres responsables de son éducation le lui avaient répété après chacune de ses chutes, il n’avait admis que tardivement qu’il ne connaîtrait jamais les cieux.

Le Prêtre-Chasseur agrippa les rênes de son cheval et l’entraîna vers les sous-bois afin d’y installer un campement. Dalen n’appréciait pas la forêt : l’espace anarchique de la végétation semblait se refermer sur lui, la cime des arbres vouloir l’emprisonner. Même s’il maîtrisait plutôt bien l’élémentalisme, et notamment les plantes, il ne parvenait pas à apprécier cette enveloppe sylvestre. Il avait grandi les yeux rivés vers les nuages malgré ses pieds cloués à terre.

Dalen trouva un endroit où les buissons clairsemés ne paraissaient pas vouloir l’étouffer. Il attacha sa monture à la branche du chêne qui ombrageait le périmètre et considéra l’arbre un instant.

Il songea à cette ancienne croyance dans le monde des Sorcières : l’Arbre de Feu. Il portait bien des noms : l’Ignescence, la Source, le Feu Suprême. Mais le Prêtre préférait garder en lui cette image : des branches qui s’élevaient dans les airs, illuminées par des flammes qui ne les consumaient pas.

Depuis des centaines d’années déjà, cet ancien dieu avait disparu des cultes pratiqués par les Sorcières, mais l’Ignescence existait toujours au cœur des contes et des légendes. Bien sûr, ces mythes n’avaient pas leur place dans le Royaume des Hommes.

Les histoires qui subsistaient dans son esprit tournaient souvent autour des divinités aïckoises, comme la Grande Tortue, gardienne du cercle. Mais si ces paisibles animaux n’avaient jamais éveillé en lui la moindre curiosité, il s’était passionné pour les fables de l’Arbre de Feu. Enfant, la Diaspora des Sorcières l’avait tout particulièrement enchanté : il s’était laissé emporter avec ce peuple, alors nomade, que la Source avait guidé à travers les terres et les mers, avait mené dans ces lieux qui deviendraient bientôt les cercles, avant de disparaître sans aucune trace.

À l’inverse de la majorité des Prêtres, Dalen considérait que connaître la littérature sorcière n’avait rien d’une tare. Certaines œuvres l’avaient subjugué dans sa jeunesse : les aventures de Tirlon Gellinaï à travers les monts nordiques l’avaient soufflé et ses mains tremblaient encore des récits des guerres sorcières.

Grâce à sa situation, il n’ignorait aucune des subtilités qui persistaient entre les deux variantes, humaine et sorcière, de la langue pressicane, ce qui lui permettait une connaissance approfondie des deux cultures. Certains Prêtres l’avaient parfois confronté à ce sujet, mais il avait persisté à s’abreuver de ce savoir qui le rapprochait de ses ennemis. Et de sa mère.

Malgré les longues années passées parmi ses confrères, il ne parvenait pas à effacer de sa mémoire le souvenir de cette magnifique femme à la chevelure sombre et aux yeux céruléens.

Ces mêmes yeux qu’il avait retrouvés chez Nara.

Une vague de frisson s’empara de son corps, et il se douta que la fraîcheur de l’air n’y participait en rien. Partagé entre dégoût et nostalgie, Dalen songea aux paroles qu’avait prononcées l’élémentaliste :

— J’aimerais connaître le nom de l’homme qui va me tuer.

Dans sa terreur, elle n’avait pas hésité à l’invectiver. Elle qui avait fui lorsqu’il l’avait attaquée, elle dont la lâcheté l’avait poussée à abandonner ses compagnons, elle avait osé s’adresser à Dalen sans crainte, malgré la menace de mort qu’il représentait. Sans doute cela s’expliquait-il en partie par le cristal autour de son cou, auquel son corps avait réagi de façon violente, mais peut-être existait-il une autre raison.

Peut-être l’avait-elle reconnu.

Le soleil disparut avec douceur entre les cimes des arbres avant de s’enfoncer à l’ouest. Allongé à même le sol, ses bras en guise de coussin, Dalen contempla les couleurs de ce ciel qu’il ne toucherait jamais : le rose profond du crépuscule, le contraste orange et bleu à la disparition de l’astre solaire, le noir d’encre éclaboussé d’étoiles.

Malgré la fatigue qui pesait sur ses paupières, le Prêtre-Chasseur peina à trouver le sommeil : ses yeux clos étaient envahis de visions familières, dérangeantes.

La Sorcière, à ses pieds, bras et jambes entravés par de puissantes racines. Dalen n’avait eu qu’à plaquer le cristal contre sa gorge et son pouvoir avait fui par tous les pores de sa peau, suivi par le peu de forces qu’il lui restait.

Il avait laissé son cheval derrière lui, aussi lui fallait-il hisser Nara sur son épaule.

Arriva alors ce moment, comme suspendu dans le temps.

Dalen s’était accroupi devant sa proie affaiblie, mais plutôt que de la soulever et la placer en équilibre sur son dos, il l’avait observée en silence. Ses doigts s’étaient réfugiés dans sa chevelure de feu, avaient caressé ses paupières mi-closes derrière lesquelles se révulsaient deux yeux bleus, comme les siens. L’espace d’un instant, le Prêtre oublia qu’elle représentait une menace pour ceux qu’il avait juré de protéger : la femme qu’il tenait entre ses mains n’était plus une Sorcière, plus une proie. Devant lui se trouvait un être avec qui il partageait une culture, un savoir, des yeux.

Il avait été interrompu par l’attaque de l’arcaniste et avait fui dans la pénombre.

Dalen frémit, toujours allongé. Il fallait qu’il cesse de penser ainsi à cette Sorcière. Il allait la capturer et la ramener à Asnault. Rien d’autre. Il ne lui parlerait pas, ne la regarderait pas. Il braqua ses pupilles vers ses mains pour constater qu’elles tremblaient à nouveau.

Le Prêtre-Chasseur resserra ses doigts contre ses paumes ; ses ongles s’enfoncèrent dans sa peau. Peu lui importait : il savait que quelques minutes plus tard, il dormirait enfin.

***

L’air frais de vitrembre réveilla Dalen bien avant que les timides rayons du soleil ne se décident à percer à travers les feuillages qui le couvraient. La mélodie des branches qui battaient au rythme du vent ne parvint pas à le mettre de bonne humeur. Sa nuit agitée s’était soldée par des rêves de monstres difformes aux visages féminins qui se métamorphosaient, dévoilaient en un sourire des dents pointues comme des couteaux, menaçaient de le dévorer tout en l’entourant de bras aimants.

Le Prêtre se dégagea de la douloureuse étreinte des sous-bois peu après que l’aube grisonnante se soit montrée. Il n’eut guère le temps d’apprécier la douceur automnale sur sa peau ; des nuages couvrirent bientôt le ciel.

Dalen soupira : la combinaison de la pluie et du vent annonçait une journée maussade et épuisante. Il espérait parvenir à trouver une auberge, ou tout du moins un toit où dormir pour la nuit. Et si un vrai repas accompagnait son gîte, il pourrait envisager la suite du voyage sous de meilleurs augures.

Les muscles tiraillés par le mouvement de sa monture, le jeune homme dégusta une collation frugale, son attention fixée sur la route.

Le chemin s’annonçait long et solitaire.

Commentaires

Dalen serait-il le demi-frère de Nara ? En tout cas, sa nature de rejeté n'en fait qu'une personne encore plus dangereuse.
 0
vendredi 22 janvier à 13h51