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Joan Delaunay

mardi 7 avril 2020

L'Arbre de Feu - Livre I

Chapitre 1 - Trois Sorcières

Les Sorcières vivent en société matriarcale : il en découle une organisation du pouvoir complètement différente de la nôtre. C’est aussi ce qui explique que nous les appelions Sorcières et non Sorciers. Leurs communautés, au nombre de six, se nomment cercles et demeurent indépendantes les unes des autres.

Les Sorcières se divisent également selon la ou les spécialités qu’elles maîtrisent. Dans chaque cercle, on retrouve les académies qui correspondent aux sept types de magie en question : l’astralisme, l’illusionnisme, l’alchimie, l’élémentalisme, l’empathie, le bellicisme et les arcanes.

— Extrait des « Voyages en Terres Sorcières » d’Aldon Varret, an 903

Ovocet 1151, région des rivières

L’onde était un chant et la Sorcière dansait à son rythme. Chaque tour de poignet, chaque caresse du dos de la main apprivoisait l’eau jusqu’à la modeler à sa volonté. Lorsque son souffle commença à manquer, elle lui ordonna de l’accompagner jusqu’à la rive.

Épuisée, au bord de l’asphyxie, la jeune femme s’extirpa de la rivière pour ramper sur les cailloux, où elle avala l’air avec soulagement. Durant quelques instants, elle apprécia le contraste entre la fraîcheur de l’eau, qui allait et venait contre sa peau pâle, et le soleil d’été qui la réchauffait. La douleur qui pulsait dans sa hanche la ramena à la réalité. Elle se remit sur pied avec difficulté et observa le haut de la cascade. Chaque poil de son corps se hérissa d’effroi.

Les yeux du Chasseur étaient braqués dans sa direction.

Ou plutôt, ils la cherchaient avec avidité. Confuse, elle concentra ses forces pour commander à l’eau de l’attaquer, mais une pointe de douleur lui déchira la poitrine. Elle posa un genou à terre, laissa échapper un gémissement ; ses paupières se fermèrent.

Quand elle les rouvrit, il n’y avait plus de trace de l’homme.

Pas tout à fait rassurée, quoique soulagée du répit qui s’offrait à elle, la Sorcière grimaça et examina sa blessure : le saignement s’était tari, toutefois elle redoutait qu’il reprenne si elle devait fuir à nouveau. Ses cheveux trempés lui collaient au visage et ses vêtements semblaient de plomb. L’élémentaliste voulut se frotter les yeux, mais stoppa son geste quand elle se rendit compte que sa main tremblait comme une feuille au vent.

Elle s’éloigna du cours d’eau d’un pas douloureux pour se dissimuler dans la forêt, et demanda tout haut :

— Pourquoi il m’a lâchée comme ça ?

Ses regards en direction de la cascade lui indiquèrent que le Chasseur ne reparaissait pas. Plusieurs théories s’entrechoquaient dans son esprit, mais elle parvint à se limiter à trois explications : il cherchait un chemin pour la poursuivre ; sa camarade de voyage avait compris ce qui lui était arrivé et les avait rattrapés, auquel cas une lutte acharnée devait se dérouler plus haut sur la rive ; ou une autre Sorcière se trouvait dans les parages et lui avait porté secours. Dans les deux derniers cas, le Chasseur traquait une nouvelle proie, désormais.

— Besoin d’un coup de main ?

La femme sursauta et trébucha en arrière sur la racine d’un frêne, tombant contre son tronc. La voix qui venait de s’élever appartenait à un homme. Avec anxiété, elle écarta une mèche rouge de son front pour mieux distinguer le visage de l’inconnu. Elle avait beau deviner qu’il s’agissait d’un des siens, elle ne parvenait pas à calmer les battements de son cœur affolé. Le timbre chevrotant, elle demanda :

— Tu… tu es un illusionniste, c’est ça ?

La Sorcière mâle qui, sans le moindre doute, l’avait sauvée apparut derrière un arbre. Il franchit les pas qui les séparaient sous le regard ahuri de la jeune femme, puis s’accroupit jusqu’à mettre son visage à quelques centimètres du sien. Des fossettes creusaient ses joues hâlées et des mèches de cheveux d’un noir bleuté chatouillaient ses traits.

— Inutile de me remercier pour le sort d’invisibilité, je t’en prie. On m’avait prévenu que les Aïckois avaient tendance à ignorer les formalités, mais tout de même.

L’élémentaliste esquissa une moue gênée avant de répondre :

— Désolée. Cela dit, on t’aura pas menti sur les Aïckois.

— Oublie ça. Ta hanche est-elle douloureuse ?

La jeune femme déglutit et raconta :

— Ça ira… Ce type, ce doit être Carsis Je-sais-pas-quoi. C’est un Chasseur redouté à Aïcko. Il m’a surprise alors que je ramassais du bois. Mon amie était partie trouver de quoi manger, il a dû sauter sur l’occasion. Tout s’est passé très vite… Il me reste un peu d’onguent dans ma besace, ça devrait suffire. Mais mes affaires sont sur l’autre rive, au-dessus de la cascade.

Assise contre le tronc de l’arbre, son souffle s’apaisa peu à peu et un rayon de soleil vint s’échouer sur sa peau. Elle ne craignait plus rien : si le prédateur humain approchait, son nouvel acolyte les ferait disparaître en un battement de cils.

— Au fait…, lui lança l’illusionniste.

Il lui tendit une main dont chaque doigt était cerclé d’une bague en argent, puis ajouta :

— Je suis Arlam Nessem. Je viens du Bois Refuge.

Le visage d’Arlam se fendit d’un sourire éclatant de sincérité. La Sorcière le détailla un peu plus : il portait un manteau violet sur une chemise, et des chaussures rapiécées par endroits. Curieux personnage.

Elle se fit enfin le miroir de son expression et serra sa main :

— Nara Tialle. Ravie de te rencontrer, surtout de cette façon. Alors, un sort d’invisibilité ?

— Oui, sans ça, le Chasseur aurait continué à te prendre pour cible. Il ne doit pas avoir l’habitude de ce genre de magie… Et donc, tu es Aïckoise. J’ai l’impression que tu t’es un peu trop éloignée de chez toi.

— Tu peux le dire… Tu veux bien m’aider à retourner à mon campement ? Mon amie va s’inquiéter.

— À juste titre.

Arlam lui permit de se relever et ils se frayèrent un chemin dans la forêt. Nara scrutait sans cesse les alentours, anxieuse à l’idée de croiser la route du Chasseur. Même si l’illusionniste pouvait utiliser un de ses tours pour les tirer d’affaire, elle ne serait pleinement rassérénée que lorsque l’usage total de la magie lui reviendrait. La douleur la lançait à chaque pas, elle serrait les dents dès qu’elle posait le pied gauche, mais Arlam lui assura que la plaie guérirait vite.

***

Une heure après leur rencontre, ils retrouvèrent le campement de fortune de l’Aïckoise, où l’attendait une autre Sorcière, à peu près du même âge et à la chevelure tout aussi flamboyante. Cette dernière se précipita dans leur direction, à la fois surprise de découvrir ce nouvel arrivant et inquiète à la vue du sang qui tachait le flanc de son amie.

— Mais… qu’est-ce qui s’est passé ? Je croyais que tu cherchais du…

— Le Chasseur m’est tombé dessus. Du calme, c’est superficiel. Par contre, si tu pouvais me donner l’onguent…

Arlam et l’autre Sorcière l’aidèrent à s’asseoir, et elle lança :

— Mezina Meroaï, belliciste.

— Arlam Nessem, illusionniste. Content de voir que je ne suis pas l’unique Sylvestre dans cette région.

Après ces rapides présentations, sur le ton traditionnel du cercle du Bois Refuge, la belliciste ouvrit le bagage de Nara pour en extirper l’onguent médicinal. Elle appliqua l’épaisse pâte verte sur la blessure, sous le regard attentif d’Arlam. La jeune femme nota que la poche de son manteau ne cessait de s’agiter et lui demanda, curieuse :

— Tu planques quelque chose là-dedans ?

L’illusionniste sourit et y plongea sa main gauche pour en tirer un petit reptile aux couleurs changeantes.

— C’est mon caméléon sylvestre, Zylph. Il est malin comme tout, mais c’est un vrai peureux !

La créature les contempla de ses pupilles rondes et passa peu à peu d’un violet presque noir à la teinte de peau de son maître. Ce dernier observa le campement de fortune : un sac dont dépassait de la nourriture, un feu qui attendait d’être allumé, un arc et un carquois encore bien fourni, deux artefacts de vol. Aucun doute, elles n’étaient pas arrivées là par hasard.

— Pourquoi descendez-vous le fleuve ? interrogea-t-il.

La question ne surprit pas Nara, et à peine Mezina. Ils se trouvaient au sud du cercle d’Aïcko, dans une région peu fréquentée par leur peuple. L’élémentaliste se contenta de hausser les épaules, ce qui lui tira une grimace de douleur, et sa camarade fit mine de s’occuper du feu.

— Si vous croyez que ça ne me regarde pas, vous vous fourvoyez. Je t’ai sauvé la vie, Nara. Tu as une dette envers moi !

L’illusionniste avait prononcé ces paroles sur un ton léger, mais Nara ne s’y trompait pas : il avait raison. Elle lui devait la vie et il n’existait qu’une façon de régler cette affaire.

— Acceptes-tu de m’accompagner dans mon voyage jusqu’à ton cercle ainsi que dans toutes les escapades qui s’en suivront, et ce jusqu’à ce que tu aies payé cette dette ?

Il ponctua cette phrase très solennelle d’un geste exagérément grandiloquent. Elle en fut troublée : souhaitait-il vraiment qu’elle vienne avec lui ?

— Non.

Sans même y réfléchir, ce mot passa ses lèvres. Interloqué, Arlam afficha une expression stupéfaite et tenta un coup d’œil en direction de Mezina. Celle-ci secoua la tête avec sérieux. Nara savait qu’elle pouvait compter sur le soutien de son amie, mais restait à voir si l’illusionniste allait se plier à leur décision peu orthodoxe. Il finit par éclater de rire.

— Vous m’avez l’air d’avoir de sacrés caractères ! J’aime bien ça. Vous êtes des personnes intéressantes…

Quand son hilarité s’acheva enfin, il caressa Zylph, pensif.

— J’ai une proposition à vous faire, déclara-t-il. En fait, il se trouve que j’étais en route pour ton cercle, Nara, afin de finir mes études.

— Les illusionnistes et leurs thèses de fin d’études…, soupira Mezina avec une pointe d’ironie.

— Je n’ai pas à rougir de mon érudition. Bref, je vous accompagne quelque temps si, en échange, tu me montres tes capacités plus en détail. C’est une proposition tout à fait honnête, compte tenu de la situation. Maintenant, je repose la question : pourquoi descendez-vous le fleuve Aïcko ?

Nara se mordit la lèvre et croisa le regard hésitant de Mezina. Elles anticipaient la réaction d’Arlam et la redoutaient un peu. L’Aïckoise prit une grande inspiration et lui répondit toutefois :

— On se rend dans le Royaume des Hommes.

***

Plusieurs semaines s’étaient écoulées depuis leur rencontre et le mois de sluncet avait chassé celui d’ovocet. La fin de l’été approchait, mais les températures restaient assez chaudes dans cette partie du continent.

Accroupi au bord de la rivière, Arlam retroussait les manches de sa chemise afin de remplir sa gourde. Zylph, les écailles d’un gris mat, se baladait sur les roches humides recouvertes de mousse.

— Si on remonte la Plaste, on ira trop loin à l’ouest, s’exclama Nara. Il vaut mieux rester sur le Seïcko.

— Ça fait déjà une semaine qu’on le suit, rétorqua Mezina.

— Je sais, mais je préfère ne pas m’éloigner des rivières.

Arlam se contenta d’acquiescer, incapable de dire si elles se trompaient ou non. Nara marchait dans le cours d’eau, son pantalon de toile relevé au-dessus des genoux, dans l’espoir de pêcher tout poisson qui aurait le malheur de croiser son chemin.

— Comprenez-vous que je ne connais rien de la géographie de cette région ?

— Pour un jeune érudit, tu n’es pas d’une grande aide, pouffa la belliciste.

D’un mouvement sec du poignet, Nara fit jaillir de l’eau une truite de belle taille et l’attrapa au vol. Le poisson frétilla un instant dans sa main avant qu’elle ne l’achève.

— Je pense que ça ira pour ce soir, lança l’élémentaliste d’un air jovial.

— Es-tu bien certaine de vouloir t’aventurer plus au sud ? la coupa brusquement Arlam.

— Pourquoi tu parles comme ça ?

Les deux Sorcières se contemplèrent un instant, perplexes. Assise un peu plus loin avec les pieds dans le ruisseau, Mezina adoptait une position d’arbitre. Arlam réalisa tout de suite que Nara tentait d’éviter la question qu’il venait de lui poser, mais il répondit tout de même :

— Que veux-tu dire ?

— Tu parles comme dans un livre, c’est assez… bizarre.

— C’est un truc d’illusionniste, intervint Mezina. Ne cherche pas à comprendre.

L’élémentaliste éleva le pied afin de marcher sur l’eau et les rejoignit sur la rive. Même si elle professait que cela n’avait rien de compliqué, Arlam trouvait ces tours déroutants.

— J’aime les livres et je ne vois pas en quoi ce serait une mauvaise chose de s’exprimer avec de belles phrases. Vous autres, Aïckois, avez un problème avec les subtilités langagières. On m’a toujours raconté que vous n’aviez aucun sens des conventions et que vos bonnes manières laissaient à désirer. D’ailleurs, dès notre rencontre, tu m’as tutoyé. Seule la courtoisie m’a poussé à en faire de même.

Nara leva un sourcil interrogateur, vexée. Arlam voulut s’empresser d’ajouter quelque chose pour nuancer ses propos, mais elle le coupa dans son élan :

— On est un petit cercle. Tout le monde se connaît. La seule personne qui mérite d’être vouvoyée, c’est notre Reine. Mais tu as raison, on est des barbares, comparés aux Sylvestres !

— Merci de ne pas inclure les bellicistes dans le lot ! lança Mezina.

— Oui, mais toi…

— Non, crois-moi, les Sorcières du Bois Refuge ont peut-être toutes la même citoyenneté, mais les cultures des bellicistes et des illusionnistes sont très différentes, voire opposées sur certains aspects. Donc tu aurais dû dire « on est des barbares comparés aux illusionnistes ».

Arlam se demanda un instant si Mezina ne cherchait pas à aggraver encore son cas, mais le large sourire qui se tirait entre ses taches de rousseur trahissait plutôt de l’amusement. Il s’éclaircit la gorge et rompit ce silence un peu gêné :

— Écoute, je suis désolé, je me suis mal exprimé… Disons que j’ai été assez surpris que tu me tutoies dès notre rencontre. Sinon, je ne te trouve pas rustre…

L’illusionniste l’observa, assise en tailleur sur la berge, occupée à dépiauter sa pêche sans la moindre délicatesse, et ajouta :

— …du moins, pas autant que l’image que j’avais de vous.

Nara vida le poisson et le passa dans l’eau claire afin de le nettoyer, puis fixa le résultat d’un regard satisfait. Mezina le prit entre le pouce et l’index et retourna à leur campement de fortune.

L’Aïckoise jeta un coup d’œil à Arlam, qui jouait du bout du doigt avec Zylph, avant de répondre :

— Enfin bref, je voulais juste te dire que c’est franchement curieux.

— Dans ce cas, je vais faire un effort pour parler plus « normalement ».

Nara n’insista pas. Il l’en remercia tout en se faisant la réflexion que Mezina et elle s’avéraient très douées quand il s’agissait d’éluder les questions gênantes.

***

— Je te dis qu’il ne faut pas te concentrer sur ton corps ! Pense à ton environnement, pense à l’eau !

Les jambes malmenées par le courant du Seïcko, Arlam regardait sa consœur remonter la rivière sans le moindre problème : ses pieds nus s’appuyaient avec une grâce surnaturelle sur l’onde et elle semblait flotter à sa surface.

Arlam trébucha pour la énième fois à cause des rapides et, à quatre pattes dans l’eau, foudroya Nara du regard. Debout sur l’autre rive, Mezina éclata de rire devant son air déconfit ; des boucles rousses vinrent lui chatouiller les yeux.

— Bon cette fois j’abandonne ! Désolé, mais ça ne ressemble à rien que je connaisse, cela fait quinze ans que je pratique uniquement l’illusionnisme et ce n’est pas aujourd’hui que tu réussiras à m’inculquer quoi que ce soit d’autre !

Il se releva et contempla avec consternation ses vêtements trempés.

— Je retourne à mes simples observations, ça suffira pour ma thèse !

Une dizaine de jours plus tôt, il avait demandé comment Nara s’y prenait pour marcher sur l’eau. Enthousiaste à l’idée de l’initier à l’élémentalisme, elle s’était mise en tête de lui apprendre ce tour d’une simplicité enfantine pour tout Aïckois, mais à l’évidence irréalisable pour lui. De son propre aveu, il avait fallu des mois à Mezina avant de réussir cette opération.

Une fois sur la berge, Arlam ôta sa chemise pour l’essorer. Nara le rejoignit et évapora l’eau de ses habits avec un sourire navré.

— Je comprends, j’insiste pas… Je me disais que ça te plairait de pouvoir traverser une rivière sans finir mouillé à chaque fois. Dans le coin, c’est plutôt utile.

— Sinon, tu peux faire comme moi et voler la plupart du temps, dit Mezina. On est des Sorcières, autant en profiter pour voyager plus facilement, non ?

— Alors qu’on a croisé un Chasseur il y a trois semaines ? Bonne idée, tiens.

L’illusionniste les écouta se chamailler. À l’évidence, elles se côtoyaient depuis plusieurs années. Mezina aurait pu passer pour une cousine de Nara avec sa chevelure orangée et ses taches de rousseur, mais la couleur de ses iris trahissait ses origines sylvestres. Les raisons de son séjour à Aïcko demeuraient mystérieuses, surtout compte tenu des nombreux problèmes que causaient les Hommes dans la région.

Il tourna quelques instants son regard vers le visage intrigant de Nara : des mèches de cheveux couleur cerise fouettaient sa peau très pâle autour de ses grands yeux bleus, ces deux derniers traits étant typiques des Aïckois et faisant défaut à la belliciste. Mais plus encore, il observa avec attention les deux cicatrices qui barraient ses joues. Arlam n’avait jamais osé l’interroger à ce sujet, mais il ne connaissait qu’une seule substance capable de marquer ainsi une Sorcière.

Il lui demanda d’un air crispé :

— Maintenant que tu as fini de me torturer, à mon tour ! Est-ce que ça vous plairait d’apprendre à devenir invisible ?

***

De jour en jour, les trois Sorcières poursuivaient leur périple vers le sud, en longeant les diverses rivières de la région. Tout au bout, au-delà des ruisseaux et des confluences, en suivant le cours de l’Aïcko, l’artère qui pulsait à travers cette moitié du Royaume de Pressiac, on arrivait à un delta jalonné de dunes grises. Et ces dunes commençaient à tourmenter Arlam quand ses pensées n’étaient pas occupées par la beauté des paysages, les discussions théoriques qu’il entretenait avec ses camarades de route, ou encore les détails pratiques de leur voyage.

Les frontières entre les territoires sorciers et humains n’existaient pas : leurs ancêtres avaient établi les cercles au cœur des nations humaines, des communautés d’intrus qu’aucun Homme n’avait jamais réussi à expulser ni à éliminer, malgré de nombreuses tentatives. Dans le statu quo instable qui durait depuis des années, s’aventurer trop loin en dehors des cercles relevait de la folie pour la plupart de leurs consœurs.

Pourtant, Mezina et Nara poursuivaient leur route dans une insouciance incompréhensible : elles tâchaient de voler le moins possible pour ne pas attirer l’attention, mais des rires jalonnaient leurs conversations et elles participaient toutes deux avec enthousiasme aux recherches d’Arlam pour sa thèse. L’Aïckoise tentait de lui transmettre ses connaissances, mais ses compétences pédagogiques demeuraient moins abouties que sa maîtrise de l’élémentalisme. Mezina venait souvent à leur secours quand une incompréhension les faisait tourner en rond, et se prêtait elle-même au rôle de professeur pour parler du bellicisme. Originaires du même cercle, le Bois Refuge, Arlam et elle savaient déjà comment fonctionnait la magie de l’autre, globalement. Les démonstrations de Nara demeuraient ainsi les plus intéressantes pour ses travaux, et il se voyait à la fois impressionné et confus par sa conception organique de la magie : son style d’illusionnisme ne se manifestait qu’à travers des objets, comme un outil qu’il utilisait à sa guise, là où elle assimilait son don à une extension de sa volonté, les éléments auxquels elle commandait à des articulations supplémentaires de ses membres.

Les observations, couplées aux explications de Nara, lui procuraient assez de matière pour entamer une bonne partie de sa thèse sur les autres styles magiques du continent. Consulter les ouvrages de la grande bibliothèque du Bois Refuge lui permettrait de compléter ses connaissances sur l’évolution de ces pratiques. D’ici une ou deux semaines, il envisagerait de se séparer de ses camarades de route afin de rentrer chez lui, mais il repoussait chaque fois un peu plus l’échéance, car, il devait l’admettre, il trouvait leur compagnie rafraîchissante. Jamais il n’avait passé autant de temps auprès d’une Aïckoise, et Mezina lui apportait de nouvelles perspectives en lui décrivant certains petits chocs culturels du quotidien qu’elle avait vécus dans le cercle de Nara, parfois même après plusieurs années là-bas.

Ainsi, Arlam accompagnait les deux Sorcières, jour après jour, un peu plus loin au sud et oubliait ce qui s’y trouvait.

***

Il fallut un long moment avant que l’illusionniste ne remarque enfin que lorsque l’obscurité percée d’étoiles enveloppait cette partie du monde, à des heures auxquelles seul l’un d’eux aurait dû rester éveillé, des chuchotements envahissaient leur campement. Des conversations à mi-voix, mais concentrées, furieuses, déterminées. Il entrouvrit plusieurs fois les yeux au milieu de son sommeil pour découvrir ses compagnes en train de consulter des papiers, des cartes, qu’elles griffonnaient d’annotations, à la lumière d’une bougie, du clair de lune, ou simplement grâce au don de nyctalopie des Sorcières.

Mezina et Nara préparaient quelque chose et elles lui en taisaient le moindre mot. Alors, de nouveau, les dunes de sable gris inquiétaient Arlam.

***

Quand ils le pouvaient, ils installaient leur campement en haut d’un promontoire afin de surveiller plus facilement les environs. Ce soir-là, ils s’étaient perchés sur un escarpement abrupt, dont une partie s’était effondrée, sans doute à la suite d’intempéries. Les pierres grises fracassées à ses pieds avaient affecté le courant de la rivière en contrebas. Appuyée sur sa surface, la silhouette colorée de Nara se détachait tandis qu’elle pêchait leur dîner.

Installée au rebord du précipice, les jambes dans le vide, Mezina l’observait avec amusement : les poissons devaient s’avérer plus malins que prévu, et ils lui échappaient si souvent que la belliciste l’entendait râler depuis son perchoir. Entre deux grognements, elle sifflait une mélodie, assez fort pour être perçue malgré la distance. Des bruits de pas attirèrent l’attention de Mezina et elle découvrit la figure désormais familière d’Arlam en tournant la tête.

Elle avait perdu l’habitude de contempler des visages qui ne présentaient aucun trait aïckois. L’héritage cosmopolite du Bois Refuge se retrouvait chez les Sylvestres : le cercle avait vu se croiser les Sorcières de tous horizons, d’Erroubo aux Marais, d’Itera à Pzerion. La peau d’Arlam était, par exemple, plus foncée que la sienne, qui rivalisait avec celle de Nara dès qu’elle cessait de passer ses journées au soleil, en hiver.

L’illusionniste s’assit près de sa compatriote avec un sourire complice, qu’elle lui rendit volontiers. Elle ne voyait pas de lien particulier entre eux par leur simple lieu de naissance commun, mais elle avait vite appris à l’apprécier pour son entrain, ses plaisanteries prononcées d’un ton ampoulé et sa volonté de comprendre ce qui lui était étranger. Elle s’amusait également des efforts qu’il fournissait pour maintenir le rythme qu’elles s’imposaient dans leur voyage, alors que tout dans son attitude révélait qu’il privilégiait les salles de lecture aux promenades en plein air.

— On devrait sans doute lui donner un coup de main, commenta Mezina sans bouger pour autant.

— J’imagine, gloussa-t-il devant son immobilité. Mais je préfère éviter de découvrir ce que ferait Nara si nous venions ajouter de la vexation à sa frustration. Elle serait bien capable de nous submerger pour nous rappeler que c’est elle, l’élémentaliste.

La belliciste leva un sourcil sarcastique en entendant ces formulations, mais conserva son sourire. Elle n’avait pas rencontré une telle façon d’agencer les mots depuis son départ de leur cercle.

— Je voulais te demander… le Bois Refuge te manque-t-il ? s’enquit-il, presque comme s’il avait lu dans son esprit.

— Parfois, oui.

— Et parfois, non, donc.

Un coin s’inscrivit dans le sourire de Mezina. La conversation prenait un tour prévisible. Elle restait incapable de comprendre le sentiment de mal du pays qu’elle apercevait dans les prunelles d’Arlam assez souvent, comme à cet instant, et elle redoutait un peu leurs conversations autour du Bois Refuge. Impossible pour elle de maîtriser les vagues de souvenirs qui s’abattaient alors sur elle : le bon comme le mauvais lui emmêlaient l’esprit jusqu’à la piéger dans un brouillard doux-amer.

— Ça doit être dur à imaginer si tu as passé toute ta vie là-bas, reprit-elle afin de dévier la conversation. En fait, vu que le cercle d’Aïcko est beaucoup plus petit, étrangement, dès qu’il s’y passe quoi que ce soit, tout le monde s’en mêle. D’une certaine façon, tu ne te sens jamais à l’écart.

— J’ignore si j’apprécierais d’être sans cesse impliqué dans des histoires qui ne me concernent pas…

— Oui, de temps en temps, je préférerais qu’on oublie un peu ma présence. Mais en général, c’est au contraire agréable de savoir que tout le monde a conscience de ton existence et de ton individualité.

Les yeux d’Arlam papillonnèrent une seconde, le temps de déterminer le sens de ses paroles. Avant de lui laisser l’opportunité de réagir, elle poursuivit :

— C’est assez drôle, du coup, leur Reine me donne parfois l’impression d’être la mère de tous les Aïckois.

— Izor ? Oui, il faudrait qu’elle se calme un peu, à ce niveau.

Ils sursautèrent au son de la voix de Nara, dans leur dos. Elle portait un large poisson éviscéré et n’avait pas pris la peine de sécher son pantalon. Pieds nus, ses pas n’avaient pas produit le moindre bruit pendant qu’elle les avait rejoints. Elle posa son butin près de leurs affaires et s’assit elle aussi à côté de Mezina.

— Izor est une bonne Reine, rétorqua cette dernière.

— J’ai pas vraiment de point de comparaison, je dois dire. Mais j’aimerais bien rencontrer les souveraines du Bois Refuge.

Nara ponctua sa phrase d’un clin d’œil à son amie, qui répondit :

— Je ne les ai vues qu’une fois, et j’ai pas été très marquée par cette entrevue. Et toi, Arlam ?

— Jamais, je l’admets.

Un bref silence s’installa, durant lequel les trois Sorcières apprécièrent la luminosité déclinante de cette fin de journée, la quiétude des bois à peine dérangée par les bruissements du cours d’eau. L’illusionniste la brisa soudain :

— Mais j’y pense, ta Reine n’est-elle pas inquiète de vous savoir si loin du cercle ? Et vos parents, qu’en disent-ils ?

Le visage de Nara perdit le peu de couleur qu’il possédait au naturel, mais elle tâcha de rester stoïque. Mezina se contenta d’offrir un sourire tendu à l’homme Sorcière. Elle ressentait la spontanéité un peu forcée de la question, le flux trop pressant de ses mots. Et ni Nara, ni elle ne souhaitaient en révéler davantage, surtout s’il comptait bien les quitter d’ici peu de temps.

— On est assez âgées pour prendre nos décisions toutes seules, tu sais.

— Mais…

— Mais de toute façon, qu’est-ce que ça changerait ? demanda Nara d’une voix un peu trop calme. Tu fais tout ce que tes parents te disent, toi ?

L’espace d’une seconde, Arlam ouvrit la bouche comme pour leur affirmer que tel était le cas, mais il la referma si vite que ses dents claquèrent. Peu importait comment, cette dernière question avait touché sa cible.

Le reste de la soirée se passa dans une ambiance plus morose que durant celles qui s’étaient succédé jusque-là. Mezina et Nara ne cessaient de se lancer des coups d’œil furtifs, de légers mouvements de tête en direction de leur compagnon. Un pli un peu inquiet marquait son front, tandis qu’il mâchonnait son bout de poisson et relisait ses notes. Pour elles, pas de doute : cette situation deviendrait problématique. Il ne leur restait qu’à déterminer quand.

***

Quand la nuit s’abattait sur le ciel, l’une des trois Sorcières peinait désormais à trouver le sommeil. Arlam le fuyait involontairement, le sentait lui échapper comme du sable entre ses doigts. Car quand il s’endormait parmi les murmures et le bruit du papier froissé, il tournait et retournait dans son esprit les mots qu’avait prononcés Nara, le jour de leur rencontre.

« On se rend dans le Royaume des Hommes ».

Commentaires

Arlam m'avait manqué ! Je l'aime trop, avec son discours ampoulé x)
 2
mardi 7 avril à 17h44
Je ne me lasserai jamais de ce chapitre.
Arlam, quelle douceur ♥

Ça promet de sacrées aventures avec des personnages hauts en couleur (je ne dis pas ça pour la veste violette d'Arlam et les cheveux écarlate de Nara, promis). Et tes descriptions, ah, quel plaisir. C'était vraiment gentil de la part de Nara d'initier l'illusionniste à quelques tours d'élémentalisme. Dommage qu'il ait abandonné !

PS : t'en fais pas Arlam, je sais que tu as fait au mieux.
 2
mercredi 8 avril à 01h46
Ils ont l'air de plutôt bien s'entendre et en même temps, que de mystères cachent les deux filles. Pauvre Arlam, je sens que sa curiosité va l'entraîner dans de drôles d'aventures ! ;)
 1
mardi 18 mai à 13h48
Arlam n'est effectivement pas au bout de ses peines !
 0
mardi 18 mai à 22h26